Pensées suicidaires, angoisse, perte d'estime de soi... à l'écoute des chefs d'entreprise au bout du rouleau

Pensées suicidaires, angoisse, perte d'estime de soi... à l'écoute des chefs d'entreprise au bout du rouleau

À L'ÉCOUTE - Si le second confinement met nombre de salariés en situation de fragilité psychologique, leurs patrons ne vont pas beaucoup mieux. Aujourd'hui, partout en France, des psychologues écoutent leurs angoisses, et détectent les situations critiques. Ils n'ont jamais été tant sollicités.

Tous ou presque vous le diront : ce peut être le plus motivant des métiers, mais aussi le plus stressant. Quelle que soit l'échelle de l'entreprise, de l'artisan à la société du CAC40, les chefs d'entreprise sont aussi parmi les plus exposés à la détresse psychologique liée au travail, une détresse qui peut pousser l'entrepreneur jusqu'à ses dernières extrémités. "Un patron de PME se suicide tous les deux jours", disait en 2014 Geoffroy Roux de Bézieux, aujourd'hui président du Medef.

Une réalité que la pandémie, le confinement, et leurs effets économiques, n'ont fait qu'amplifier. "Depuis le premier confinement, c'est comme des montagnes russes émotionnelles", nous explique Anne-Sophie, patronne d'une PME parisienne dans la formation. "Tout s'arrête, puis on s'adapte, on se remet à espérer, puis tout s'arrête encore, et on n'en voit pas la fin, on a souvent l'envie de tout abandonner."  

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APESA, un réseau de sentinelles, pour détecter les entrepreneurs en détresse

Ces entrepreneurs au bout du rouleau, on les croisait jusque-là régulièrement dans les Tribunaux de commerce, quand leur entreprise était au bord de la faillite, et eux de la dépression, ou pire... C'est là que s'est créée en 2013 APESA, une association qui vient au-devant d'eux, pour leur proposer une prise en charge gratuite, grâce à des centaines de psychologues présents dans tout le pays. Au printemps, l'association a ouvert un numéro vert (le 0805 65 50 50), qui restera ouvert encore six mois au moins, où des psychologues prennent en charge ces chefs d'entreprise en détresse. Psychologue-clinicien, Jean-Luc Douillard est co-fondateur d'APESA.

LCI - Sait-on combien de chefs d'entreprise se suicident aujourd'hui ?

Jean-Luc Douillard - Non, nous n'avons pas de statistiques sur les suicides d'entrepreneurs. Les chiffres que l'on reçoit du ministère de la Santé ne donnent pas le détail par métier. Surtout, on ne pourrait pas attribuer le suicide de quelqu'un au simple fait qu'il soit chef d'entreprise, même en temps normal le suicide est toujours une affaire multi-factorielle. Mais le travail est, pour ces entrepreneurs, un élément si fondateur de leur identité que la souffrance peut être terrible, et que certains peuvent avoir envie de disparaître.

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LCI - En temps normal, avant la pandémie, comment fonctionniez-vous ?

Jean-Luc Douillard - APESA existe depuis 2013, on l'a créée au Tribunal de Commerce de Saintes (Charente-Maritime), on est désormais présents dans 65 tribunaux de commerce. L'idée, c'est que, quand on est au fond du trou et que l'on a tout perdu, on n'a pas l'énergie de faire la démarche d'aller voir un psychologue. Donc depuis sept ans, nous avons donc formé 3000 personnes, qu'on appelle les "sentinelles". Ce ne sont pas des professionnels de santé, mais des gens qui sont au contact des entreprises et qui sont formés à repérer la souffrance des entrepreneurs. Ils vont leur proposer d'être rappelés par un psychologue. S'ils l'acceptent, ils seront recontactés dans l'heure, c'est important pour prévenir des passages à l'acte, mais aussi pour leur signifier que leur souffrance nous importe. Après ce premier contact, on les oriente vers un psychologue proche de chez eux, auprès duquel ils vont pouvoir bénéficier de cinq consultations, entièrement gratuites.

LCI - Avec le confinement, vous avez changé votre façon de travailler ?

Jean-Luc Douillard - Oui, avec la fermeture des tribunaux, entre autres, ces points de contact n'existaient plus. On a donc ouvert un numéro vert, le 0805 65 50 50, que n'importe quel entrepreneur peut appeler pour parler à un psychologue de notre réseau. Lui va évaluer la situation, et mettre en contact le chef d'entreprise avec un psychologue local, qui le prendra en charge. On a dépassé aujourd'hui le millier d'appels, et plus d'une personne sur deux a bénéficié d'un soutien psychologique. Le problème, là encore, c'est que pour appeler le numéro vert il faut avoir un peu d'énergie, et ces gens-là n'en ont souvent plus. On a donc formé 900 sentinelles de plus, à la Direccte, à l'URSSAF, dans les collectivités, des gens qui vont détecter la détresse de ces chefs d'entreprise, et leur proposer notre soutien. 

Il vaut mieux leur dire "C'est très dur ce que vous traversez", plutôt que "Ne vous inquiétez pas, ça va s'arranger". (...) Il faut qu'ils comprennent que leur souffrance est légitime.- Jean-Luc Douillard, Psychologue-Clinicien, Cofondateur d'APESA

LCI - Quand ils vous appellent, que vous disent-ils ?

Jean-Luc Douillard - Ils nous disent qu'ils sont très inquiets, anxieux, angoissés, qu'ils ne dorment plus, qu'ils ont peur de la liquidation, de ne pas pouvoir réouvrir leur commerce, et qu'ils n'arrêtent pas de penser à leur trésorerie, à leurs employés. Ils souffrent énormément de ne penser qu'à ça, mais c'est surtout le manque de perspectives pour l'avenir, et la peur que ça recommence qui est terrible à supporter. On ne soupçonne pas le potentiel traumatique d'un événement pareil. 

Évidemment tout cela fragilise plus encore des entreprises qui étaient déjà fragiles avant la crise, mais l'impact le plus fort touche en fait des chefs d'entreprises qui allaient très bien avant le mois de février, qui n'avaient jamais imaginé traverser des difficultés pareilles. Pour eux, c'est un énorme coup sur la tête.

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LCI - Il y a des activités, des catégories d'entrepreneurs plus fragiles que d'autres ?

Jean-Luc Douillard - Oui bien sûr. On écoute évidemment beaucoup de restaurateurs, de patrons de bars, d'artisans coiffeurs, de patrons d'instituts de beauté, d'entrepreneurs dans le tourisme, l'événementiel, la formation, ce sont les structures les plus touchées. Quand on parle à des artisans, à des commerçants qui ont tout investi dans leur entreprise, qui l'ont portée à bout de bras depuis le début, on peut comprendre les idées suicidaires... honnêtement ce serait même surprenant qu'ils traversent une telle souffrance sans y penser. C'est un contexte très inquiétant pour les indépendants, eux sont très vulnérables. Ils ont l'habitude de fonctionner seuls, de gérer les problèmes dans leur coin, ils n'ont pas envie d'embêter les autres. Et quand en plus ils sont chefs de famille, la responsabilité, la perte d'estime de soi sont très dures à gérer.

LCI : Et vous, que pouvez-vous leur dire pour les rassurer ?

Jean-Luc Douillard : D'abord, ne pas minimiser ce qui leur arrive. Il vaut mieux dire "Oui, c'est très dur ce que vous traversez", plutôt que "Ne vous inquiétez pas, ça va s'arranger". Je pense que pour commencer, les écouter, les aider à se raconter, leur permettre de retrouver la capacité à dire ce qui leur arrive,  ça permet de rendre légitime leur souffrance, et ça les reconnaît dignement dans ce qu'ils traversent. On leur dit que oui, c'est très violent, c'est très dur, ça va être très difficile, et que c'est normal qu'ils aient des insomnies et des idées noires. Surtout, on leur dit de se donner du temps, on a trois à cinq consultations ensemble, ce n'est pas une psychothérapie, mais ça leur permet d'avoir l'écoute d'un professionnel, de se libérer aussi, car ils sont alors hors de tout lien professionnel ou personnel, avec quelqu'un qui est là pour les entendre.

Les psychologues d'APESA sont disponibles 24h sur 24, au 0800 65 50 50. Plus d'informations sur Apesa-France.com

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