D'après Jordan Bardella, "un tiers des musulmans en France est favorable à la charia" : d'où vient ce chiffre ?

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A LA LOUPE - Le tête de liste RN aux élections européennes, Jordan Bardella, a affirmé ce jeudi 10 avril sur France Info qu'"un tiers des musulmans en France est favorable à l'application de la charia". Si ses propos correspondent plus ou moins à une étude existante, l'enseignant à l'origine de cette même étude contredit son interprétation. Explications.

Il était l'invité de France Info, ce jeudi 11 avril. Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement National en vue des élections européennes, a déroulé son argumentaire sur "la maison France" dont il faudrait "fermer les portes"... tout en insistant sur une menace terroriste intérieure. Et d'indiquer tout particulièrement : "En matière terroriste, il faut retrouver des contrôles aux frontières nationales et avoir une politique de ciblage notamment en matière intérieure en ciblant les 20.000 fichés S et une grande partie pour radicalisation qui sont dans notre pays qui sont de véritables bombes humaines. Je vous rappelle qu’on a aujourd’hui un tiers des musulmans en France qui est favorable à l’application de la charia. Ça été dit par vos confrères de l’Ifop l’année dernière, je crois. Vous pourrez me fact-checker à ce niveau-là vous verrez qu’on dit vrai."

Une étude de l'Institut Montaigne

De quoi parle-t-il exactement ? L'étude sur laquelle s'appuie Jordan Bardella existe bel et bien. Publiée dans le JDD en 2016 - et non l'année dernière - elle s'intitule "Un islam français est possible" : ses 176 pages sont consultables en ligne, sur le site de l'Institut Montaigne. C'est en effet ce think tank d'inspiration libérale, fondé par l'homme d'affaire Claude Bébéar et l'essayiste Laurent Bigorgne, qui est à l'origine de cette enquête, réalisée en partenariat avec l'Ifop. Derrière les chiffres récoltés et leur analyse, figurent Hakim El Karoui, enseignant et conseiller en stratégie et Antoine Jardin, docteur en science politique et ingénieur de recherche au CNRS. Leurs conclusions sont établies après la consultation d'un échantillon de 15.459 personnes de 15 ans et plus, dont est extrait un échantillon spécifique de personnes musulmanes ou de culture musulmane de 1029 personnes. Parmi elles, 874 individus se définissent comme "musulmans".


L'étude en question établit trois catégories, parmi les personnes interrogées : la première compte 46% des musulmans, qui "sont totalement sécularisés" ou "en train d'achever leur intégration dans le système de valeurs de la France contemporaine". Le deuxième groupe (25%) "est plus composite". "Fiers d'être musulmans et très pieux, ils rejettent le niqab et la polygamie et acceptent la laïcité". Enfin, une troisième catégorie est décrite comme "plus problématique". Elle "réunit des musulmans qui ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République" et représenterait 28% des musulmans de France. Pour eux, selon le rapport, "l'islam est un moyen de s'affirmer en marge de la société française".

Un chiffre mystérieux

Et sur la charia, plus précisément ? Le Journal du Dimanche, qui a publié ces résultats en exclusivité, représente sous forme d'infographie les réponses aux questions posées dans l'étude. Là, effectivement, on retrouve que "29% des personnes de religion ou d'ascendance musulmane" interrogées pensent que "la loi islamique (charia) est plus importante que la loi de la République". Ce chiffre, auquel fait référence Jordan Bardella, a été repris et isolé en titre par plusieurs articles de presse à l'époque. Pourtant, il nous est impossible de remettre la main sur ce pourcentage précis dans le document de l'étude, qui compte plus de 160 pages.  Contacté, l'auteur de l'étude, Hakim El Karoui, nous confirme que ce chiffre précis n'a été communiqué à l'époque qu'au JDD. 


Sur le fond, il s'inscrit totalement en faux avec la tête de liste du RN aux Européennes : "Pour 28%des répondants, la loi religieuse est au dessus des lois de la République. Cela ne veut pas dire qu'ils veulent l'application de la charia, encore moins que ces personnes ne respectent pas les lois de la République. Il faut être précis et en disant cela je n'euphémise pas les résultats, qui sont complexes."

"Approximations et opacité méthodologique"

Il est à noter que les deux auteurs de l'étude ont entouré leur démonstration d'un luxe de précautions : "Il convient de rester prudent dans l'interprétation de ces réponses" écrivent-ils, "car si la loi religieuse est tenue pour 'plus importante' que la loi de la République, cela ne signifie pas pour autant que les répondants sont favorables au non-respect de cette dernière".


En outre, cette étude, largement médiatisée lors de sa publication, a été controversée. Dans une tribune publiée dans Le Monde, le socio-démographe et directeur de recherche à l'Ined Patrick Simon, a parlé d'une enquête "entachée d'approximations et d'opacité méthodologique". Il ajoute, par rapport à la méthode utilisée : "Pour identifier les personnes musulmanes, l'Ifop a exploité un panel de 15.459 personnes où la question de la religion est posée pour tirer un échantillon de 874 musulmans et 155 personnes de 'culture musulmane'. La justification de la présence de ces 155 non-musulmans, mais venant de famille musulmanes, n'est pas très claire." Ce qui gêne l'expert, c'est que ces personnes qui se sont déclarées athées sont prises en compte dans la plupart des calculs. Par ailleurs, lui aussi déplore des "annexes méthodologiques pauvres". "Contrairement à ce qui est annoncé, déplore-t-il, il n'est pas possible de retrouver comment les typologies ont été construites, ni de reproduire les résultats pour en vérifier la solidité. C'est embêtant, car il est répété à plusieurs reprises qu'il s'agit d'un travail scientifique irréprochable et rien ne le prouve."


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