Des chiens sont-ils utilisés pour tester des cigarettes en laboratoire ?

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À LA LOUPE – Une pétition en ligne signée par plus de 80.000 personnes dénonce l'utilisation des animaux - notamment de chiens - pour tester des cigarettes. À La Loupe a mené l'enquête.

Que se cache-t-il dans les laboratoires ? D'après une pétition mise en ligne sur le site MesOpinions.com, intitulée 'Non à l'exploitation des animaux pour tester les cigarettes', "la quasi-totalité des marques de cigarettes" testeraient leurs produits sur des animaux : "chiens, chats, rongeurs et singes". D'après le texte qui accompagne la pétition, les animaux seraient contraints de "fumer entre 6 à 10 heures par jour", "5 à 7 fois par semaine" et pour certains "pendant 5 années consécutives jusqu'à leur mort." 

A l'heure où nous écrivons notre enquête, plus de 83.000 personnes ont apporté leur soutien. Plusieurs associations et groupe de défense de la cause animale l'ont relayée, à l'instar de La Ligue des animaux sur son compte Twitter. 

De nombreux signataires accompagnent leur soutien de commentaires indignés. "La cigarette est déjà un poison sans les tests alors pourquoi torturer des animaux pour savoir ce qu'on sait déjà", s'exprime Jonathan. "Les scientifiques ne savent pas encore que la cigarette est nocive ? Pourtant ils sont au courant alors à quoi ça sert de faire souffrir des animaux ? Faut m'expliquer je ne comprends pas l'humain", s'insurge Céline. 

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Il faut dire que les détails des tests évoqués dans cette publication sont sordides : trachée percée, goudron appliqué sur la peau, appareils implantés directement dans la tête. Malheureusement, la pétition ne propose aucun lien d'études ni de preuves tangibles sur la réalité de ces tests. 

À La Loupe a donc enquêté pour répondre à la question que se posent les défenseurs de la cause animale : est-ce que des animaux - notamment des chiens - sont vraiment utilisés en laboratoire pour effectuer des tests sur le tabac ? 

Des études pour le tabac sont-elles réalisées sur des animaux en France ?

Pour débuter notre enquête, nous avons contacté le député LaREM Loïc Dombreval, président du groupe d’étude sur la condition animale de l’Assemblée nationale à qui les pétitionnaires demandent "de mettre fin à cette torture, cruelle et inutile." Vétérinaire avant de briguer son premier mandat dans les Alpes-Maritimes, Loïc Dombreval ne savait pas que cette pétition lui était directement adressée. "Je vais me pencher sur ce sujet. Si cela est vrai, ce serait très grave." 

Quel est l'avis des scientifiques ?

En France, plusieurs comités scientifiques interviennent sur le bien-être des animaux en laboratoire, notamment l'AFSTAL, l'Association Française des Sciences Techniques de l'Animal de Laboratoire. Frédéric Jacquot, son président, nous rappelle qu' "en France, les essais utilisant des animaux sont très encadrés. Tous les tests doivent faire l'objet d'une validation par un comité d'éthique chargé d'évaluer la pertinence du modèle animal pour chaque projet. Puis le ministère de la Recherche apporte également sa validation." Une procédure stricte qui concerne à la fois la recherche publique et privée. Ainsi, des fabricants de tabac ou de cigarette électronique qui souhaiteraient utiliser des animaux pour des tests seraient soumis aux mêmes règles. 

Nous avons également posé la question au professeur Ivan Balansard, président du GIRCOR, le Groupe Interprofessionnel de Réflexion et de Communication sur la Recherche. "De telles études me paraissent hautement improbables ou alors très rares et pour des fins précises", estime le vétérinaire qui est également en charge du bureau Éthique et Modèles Animaux du CNRS. "Je ne pense pas que des industriels puissent obtenir de telles autorisations." 

Est-ce que ces tests sont légaux en France ?

Afin d'obtenir une réponse au niveau juridique, Ivan Balansard nous conseille de poser la question à son confrère de l'INERIS, Philippe Hubert. Directeur des risques chroniques au sein de l'Institut national de l'environnement industriel et des risques, il préside également la Francopa, la plate-forme nationale pour le développement des méthodes alternatives en expérimentation animale. "Du point de vue strictement légal, je ne connais rien qui puisse s'opposer à ce que de tels tests puissent exister en France, y compris à la demande des fabricants", explique Philippe Hubert. 

Peut-on retrouver la trace de telles études ?

Si rien ne s'oppose légalement en France à ces tests et que les scientifiques ne peuvent pas nous infirmer leur existence avec fermeté, il nous faut une réponse définitive. LCI a donc contacté le ministère de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Innovation qui dispose des informations concernant l'ensemble des tests nécessitants des animaux. 

Après plusieurs semaines d'attente pour récupérer l'ensemble des données, le ministère apporte une réponse détaillée et transparente sur le sujet : oui il existe bien en France des études avec inhalation de tabac effectuées sur des animaux, non ces études ne sont jamais à l'initiative des industriels. "Nous avons recensé 16 projets sur la période 2013-2017 avec une exposition aux fumées de cigarettes. Ils utilisent exclusivement des rongeurs, pour un total de 11.000 animaux et aucun projet n'implique des chiens. Cela représente environ 0,1% des utilisations d’animaux recensées sur la période." 

Les autorités nous précisent également que la nicotine ou les divers composés dérivés du tabac sont utilisés dans 24 autres projets, toujours sur la même période. "Ces molécules sont administrées à des rongeurs, 8.800, et des poissons, 1.200. L’objectif scientifique dans ce cas est principalement l'étude du mécanisme de l'addiction ou de maladies psychiatriques qui impliquent la voie des récepteurs nicotiniques." 

Qui est à l'initiative de ces tests ?

Le ministère nous explique que "les tests sont tous, sans exception, réalisés avec un objectif de recherche fondamentale et ils sont tous soutenus par des financements académiques tels que ceux de l’Agence nationale de la recherche, l’Institut national du cancer (INCA) ou l’association La Ligue contre le cancer." En France, il n'y a donc pas l'ombre d'un cigarettiers derrières ces tests. 

Autre questionnement pour les défenseurs des animaux, pourquoi les laboratoires ont recours au modèle animal ? "Les objectifs scientifiques de ces projets visent à disposer de modèles de maladie pulmonaire, de maladie inflammatoire, de maladie cardiovasculaire et de cancer pour étudier des mécanismes physiologiques et mettre en place des stratégies de traitement efficaces, nous répond le ministère. Deux études comparatives ont été réalisées entre la cigarette et l’e-cigarette - exposition aux fumées, valeur hédonique et addiction - qui apportent des éléments de réponses sur un sujet dont on voit aujourd’hui l’importance." 

Quelle est la nature exacte de ces tests ?

Chaque demande de test utilisant des animaux fait l'objet d'une publication d'un résumé non-technique sur le site du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation. Actuellement, ne sont disponibles que les informations entre 2013 et 2017. Après avoir épluché un à un tous ces documents, nous avons trouvé quelques détails d'études demandant l'inhalation sur des rongeurs. Par exemple en 2015, 44 rates gestantes furent utilisées pour une expérience relative à l'exposition à la nicotine pendant la grossesse sur la mère, puis sur les ratons nouveaux-nés. Ou encore en 2017, quand furent étudier "une inflammation des voies aériennes et les symptômes associés" sur 114 souris. 

Concernant les tests réalisés de l'année dernière, le ministère nous assure que les résumés non-techniques seront mis en ligne "dans les mois qui viennent." 

Que nous répondent les industriels ?

Impossible d'obtenir une réponse complète sans consulter les fabricants de cigarettes et e-cigarettes. Connus pour leur discrétion, après d'âpres conversations, LCI a réussi à obtenir la réponse de trois des leaders mondiaux du secteur : Imperial Brands, British American Tobacco et JTI. Parmi ces entreprises, Imperial Brands se distingue. "Notre groupe s’engage à ne pas pratiquer de tests sur les animaux, que ce soit pour les produits du tabac ou pour ceux de la vape, où que ce soit dans le monde." 

L'entreprise JTI, la Japan Tobacco International, explique qu' "en général, nous ne testons pas nos produits sur des animaux, et nous utilisons dès que possible des méthodes alternatives. Dans les cas où cela ne peut être évité, par exemple lorsque les gouvernements exigent le recours à des tests sur des animaux pour des enquêtes spécifiques sur le développement de produits à risque réduit, JTI fait appel à des laboratoires indépendants accrédités et reconnus sur le plan international pour leurs normes rigoureuses en matière de bien-être animal." 

Même réponse du côté de British American Tobacco. "Lorsqu'il n'y a pas d'alternative reconnue, il peut parfois être nécessaire de procéder à des essais sur des rongeurs de laboratoire pour satisfaire aux exigences légales et réglementaires ou aux attentes de la santé publique, notamment en ce qui concerne les nouveaux produits." 

Les deux entreprises assurent que tout est mis en oeuvre pour privilégier les études in vitro et limiter constamment le recours aux animaux. En revanche, nous n'avons pas eu d'indication concernant les pays où sont réalisés leurs tests sur les animaux.  

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