Des statues abattues au nom de l'antiracisme : "Cela peut être le point de départ d'un débat"

Des statues abattues au nom de l'antiracisme : "Cela peut être le point de départ d'un débat"

INTERVIEW - Des statues de figures historiques associées à la colonisation ont été prises pour cibles et déboulonnées par des manifestants en marge de la mobilisation en hommage à l'Américain George Floyd. Un phénomène qui touche les Etats-Unis et l'Europe. Quel en est le sens ? L'éclairage du sociologue Michel Wieviorka, directeur d'études à l'EHESS.

Aux Etats-Unis comme en Europe, leurs statues sont renversées les unes après les autres. Des soldats sudistes de la guerre de Sécession à l'impérialiste britannique Cecil Rhodes, en passant par le roi Leopold II de Belgique et Christophe Colomb, des figures associées au colonialisme ou à l'esclavage ont été prises pour cibles ces derniers jours en marge des mouvements rendant hommage à George Floyd, tué fin mai par un policier du Minnesota. 

Au Royaume-Uni, une statue de Churchill a même été prise pour cible, le célèbre homme d'Etat étant taxé de racisme. En France, des militants ont réclamé, samedi 6 juin, la chute d'un monument célébrant Colbert, ministre emblématique de Louis XIV, associé par eux à l'esclavagisme. D'où vient ce mouvement et quelle est sa finalité ? Nous avons demandé son éclairage au sociologue Michel Wieviorka, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur, notamment, de La France raciste (Seuil, 1993) et Pour une démocratie de combat (Robert Laffont, 2020).

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Le débat sur le déboulonnage des statues de figures historique est-il un phénomène nouveau ?

Non, le débat existe depuis longtemps. Rappelez-vous la statue de Saddam Hussein déboulonnée en 2003 à Bagdad, ou, plus loin dans le temps, les statues détruites à la chute du communisme. On se rappelle également, en 2015, du débat en Afrique du Sud à propos de la statue de Cecil Rhodes, figure de l’impérialisme britannique (décrochée en avril 2015 à l’université du Cap, NDLR). Ou de celui autour de la statue du général sudiste Robert Lee, à Charlottesville, en 2017. 

Quelle symbolique revêt cette action ?

Il y peut y avoir deux logiques. Tout d’abord, celle d’un mouvement qui vise à effacer de l’espace public des symboles d’un passé raciste, avec des personnalités identifiées comme telles. De l’autre, une logique qui tend à rappeler que des figures ont pu avoir à la fois un rôle positif pour une nation, tout en incarnant ce passé colonialiste. Quand François Hollande a été intronisé en 2012, il a invoqué Jules Ferry. Il ne pensait pas à son passé colonialiste, mais au grand homme de la IIIe République. Ces mouvements viennent nous dire de cesser d’avoir une vision unilatérale de ces périodes, d’introduire une autre approche historique. Ils s’inscrivent dans une demande de reconnaissance globale de l’esclavage. 

"Il faut prendre soin d'éviter les anachronismes"

Les recherches historiques sur l’esclavage et la colonisation ont-elle fait défaut ?

Il y a eu de nombreux écrits, et des controverses, mais on peut toujours souhaiter qu’il y ait beaucoup plus de recherches sur ce sujet. 

Effacer des symboles est-il utile pour cela ?

Si des militants disent qu’il faut déboulonner, point, ce n’est pas pareil que d'ouvrir un débat pour parler autrement d’une période. S’agit-il seulement de supprimer certains symboles du passé ou d’ouvrir un débat ? Dans ce dernier cas, ce n’est pas forcément négatif. L’histoire se déplace, elle est mouvante. Si vous appartenez à une minorité qui a été victime d’horreurs, et que l’on ne vous entend pas, ce genre d’action peut servir à accompagner une pression politique, même si l’on peut juger le procédé un peu raide. Il faut toutefois prendre soin d’éviter les anachronismes, en jugeant les événements avec les critères d’aujourd’hui, et les replacer dans leur contexte historique. Ces débats autour des symboles peuvent aussi être l'occasion d'affrontements, comme à Charlottesville, en 2017.

N’est-ce pas le rôle des historiens, précisément ?

Il faut laisser plus de place au travail des historiens, mais ce cri de colère peut être le point de départ du débat. Dans certains cas, c’est la recherche qui a permis de rouvrir les débats, comme l’ont fait Robert Paxton et Michaël Marrus en montrant qu’il fallait s’intéresser autrement au régime de Vichy. Là, c’est l’inverse. 

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