L'euro est-il l'ennemi du pouvoir d'achat ?

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À LA LOUPE – La monnaie unique européenne fête ses 20 ans cette année. Selon un baromètre annuel de la Commission européenne, deux tiers des Européens de la zone euro jugent que l'euro est "une bonne chose". Pourtant, il est souvent associé à une flambée des prix. Est-ce que l'adoption d'une seule devise a vraiment nui au pouvoir d'achat des Français ?

En février dernier, une étude intitulée "L'euro a 20 ans : qui sont les perdants ? Qui sont les gagnants ?" s'attaquait à l'épineuse question. Selon ce document produit par le Centre de politique européenne (CEP) qui dépend de la Fondation Stiftung Ordnungspolitik, chaque Français aurait perdu à cause de l’euro 55.996 euros de pouvoir d'achat depuis 1999, soit environ 260 euros tous les mois en 10 ans. Seuls les Italiens font pire avec une perte de 73.605 euros par habitant. En revanche, pour les Allemands, le gain serait de 23.116 euros.

La France, grande perdante de l'euro ?

Tout d'abord, comment arrive-t-on à de tels chiffres ? Cette étude a été réalisée par un think tank allemand qui se dit "spécialisé dans l'observation et l'analyse systématiques de la politique europénne, dans les domaines économique et juridique". Il y est imaginé la façon dont aurait évolué la situation économique de huit pays de la zone euro s'ils avaient conservé leur monnaie nationale. Si cette étude a remis une pièce - en euro - dans la machine à spéculation à propos de la devise européenne, ses résultats ont rapidement été contestés. 


Et pour cause, la méthode utilisée par les auteurs de la publication est surprenante : ils ont comparé les pays étudiés avec des pays a priori similaires hors zone euro. Ils estiment, par exemple, que la France et de l'Italie auraient évolués de la même manière que l'Australie s'il n'y avait pas eu l'introduction de l'euro. Une méthode bien trop évasive et aux résultats  contestables. Ce que n'a pas manqué d'objecter la Banque de France : "N’attribuons pas à l’euro les bénéfices qu’il n’a pas créés, et ne l’affublons pas des maux dont il n’est pas responsable." Elle rappelle d'ailleurs que, depuis l'introduction de la monnaie unique, le pouvoir d'achat en France n'a cessé d'augmenter, et ce plus vite que nos voisins européens.  

Comment mesurer l'effet 'pouvoir d'achat' de l'euro ?

Pour calculer l'impact de l'euro sur le pouvoir d'achat des Français, le meilleur indicateur reste l’évolution des prix, c’est-à-dire l’inflation. Est-ce que, oui ou non, les Français payent plus cher depuis que l’euro est arrivé physiquement dans nos porte-monnaie en 2002 ?  


Et cela tombe bien, l'Insee a justement publié une étude spécifique sur ce sujet. L'institut s'est intéressé  à l’effet de l’euro sur l’inflation, sur la période de 2002 à 2016. Et, d'après l'institut national, le constat est clair : la devise européenne n’a pas eu d'incidence sur la hausse des prix. Ce serait même l'inverse : elle a permis de ralentir l’inflation, plus forte du temps du franc.  

Comme on peut le voir sur le graphique ci-dessus, selon l'Insee, entre 1986 à 2001, quand on payait sa baguette en franc, l'inflation - la hausse moyenne des prix - était de +2,1 % par an. Entre 2002 et 2016, après que l'euro a pris sa place dans nos porte-monnaie,  elle n'est plus que de +1,4% par an. Certains diront donc que l'arrivée de la monnaie européenne est un rempart à la flambée des prix. 


A noter : l'inflation a même été plus forte chez les autres pays de la zone euro, +1,7% entre 2002 et 2016. 

Ce n'est pas ce que ressentent les Français

Mais les croyances ont la vie dure. Malgré ces données, de nombreux Français - pour ne pas dire la grande majorité - s'imaginent tout l'inverse.

Comme on peut le voir sur le graphique ci-dessus, en 2002, année d’arrivée de l’euro dans nos poches, l'écart entre "inflation perçue" par les Français et "inflation réelle" s'est largement creusé. Il a fallu attendre jusqu'en 2014, - soit douze après le passage à l’euro (!) - pour que la perception des Français redevienne plus mesurée. 


On vous entend derrière votre écran : "Pourtant, ils en ont bien profité pour augmenter les prix en changeant les étiquettes aux premiers jours de l'euro !" Et vous n'avez pas tout à fait tort. Mais attention, cette hausse des prix était en réalité vraiment minime : +0,1% en janvier 2002, le premier mois de sa mise en circulation.

Comment expliquer ce décalage ?

L'écart de perception ne naît pas de nulle part. Comme le rappellent les auteurs de l’étude de l’Insee, "les ménages accorderaient plus d’importance aux prix en hausse qu’aux prix en baisse ou stables, car ce sont les premiers qui peuvent constituer une menace pour l’équilibre de leur budget." 


Egalement, les consommateurs concentrent leur attention sur les hausses des produits qu’ils achètent souvent, comme le sucre, le café, le pain. Or, si les prix de ces produits de premières nécessités ont, en effet, augmenté ces vingt dernières années, d’autres biens ont beaucoup baissés, comme l’électroménager. Mais ces derniers retiennent moins notre attention.  

Et la baguette ?

Dans notre pays, si un achat sert bien de référence aux Français, c'est bien notre bonne baguette. Est-ce que, oui ou non, l'arrivée de l'euro a fait augmenter le prix du pain en France ? Là encore, appuyons-nous sur les chiffres. 


En février 2018, la baguette coûtait en moyenne 0,87 centimes, contre 0,66 centimes au passage à l'euro en janvier 2002. Une augmentation constante qui était déjà amorcée bien avant l'arrivée de l'euro. Il n'y a donc pas eu de 'bond' du prix du pain au moment du passe à l'euro en 2002, ni les années suivantes. 

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