Est-il exact que 12 à 15% des enfants français deviennent illettrés ?

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À LA LOUPE – Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a indiqué dans une interview radio que les enfants français sont entre 12 et 15% à devenir illettrés. Un chiffre inquiétant, qu'il compare au 1% observé en Scandinavie.

Neuropsychiatre, auteur d'une multitude d'ouvrages, Boris Cyrulnik va prendre la tête d'un comité d'experts chargé de plancher sur un "parcours 1000 jours". Le gouvernement lui confie cette mission, dédiée à l'accompagnement des futurs parents et des nouveaux-nés durant la période cruciale des deux premières années de la vie. Invité de la matinale de France Inter le 17 septembre, le spécialiste a notamment plaidé pour un allongement du congé parental, mesure coûteuse mais nécessaire à ses yeux. 

Au cours de cet entretien, Boris Cyrulnik a livré une série de chiffres afin d'illustrer le retard accumulé dans l'Hexagone en matière de moyens consacrés à la petite enfance. "En Suède, en Finlande […] 1% des enfants deviennent illettrés. En France, on est entre 12 et 15%", a-t-il lancé.

Des chiffres surévalués

Lorsque l'on évoque la question de l'illettrisme, il est important de rappeler qu'il s'agit d'une maîtrise insuffisante de la lecture, de l'écriture, du calcul chez des personnes ayant été scolarisée. Des compétences qui permettent, en somme, de vivre de manière autonome au quotidien. Il faut donc différencier l'illettrisme de l'analphabétisme, qui concerne des personnes n'ayant jamais suivi un cursus scolaire. 

Pour évaluer le nombre de Français touchés par l'illettrisme, LCI s'est tourné vers l'ANLCI, l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme. Son directeur, Hervé Fernandez précise "qu'il existe deux manières de le mesurer". Tous les dix ans environ, "l'Insee mène de vastes enquêtes, centrées sur les personnes ayant été scolarisées et qui ne maîtrisent pas les bases de la lecture et de l'écriture". Ces travaux concernent les 18-65 ans, "et les derniers résultats évaluent à 7% la part de cette tranche d'âge concernée par l'illettrisme", soit environ 2,5 millions de personnes. 

L'autre méthode évoquée par Hervé Fernandez nous intéresse plus particulièrement, et concerne "les jeunes de 17-18 ans". Cette seconde évaluation "se déroule durant la Journée défense et citoyenneté (JDC)", avec des tests de lecture et de compréhension. "5% de ces jeunes sont en situation d'illettrisme", souligne le directeur de l'ANLCI, "soit 35 000 jeunes". 

D'où viennent les chiffres de Boris Cyrulnik ?

Contacté, Boris Cyrulnik n'a pas répondu aux sollicitations de LCI. Pour Hervé Fernandez, les chiffres avancés sur France Inter peuvent néanmoins s'expliquer. Il ne s'agit pas des statistiques officielles sur l'illettrisme en France, mais "ces données se rapprochent de celles obtenues lors des JDC et qui évaluent les difficultés de lecture". La moyenne nationale est en effet de 11,5% chez les 16-25 ans (9,6 % chez les filles, 13,2 % pour les garçons). 

Le neuropsychiatre s'appuie très probablement sur des données issues d'un rapport remis en avril 2018 à Jean-Michel Blanquer et non rendu public. Son auteur, le professeur de linguistique Alain Bentolila, avait à l'époque donné une interview au Point, dans laquelle il indiquait qu'à l'entrée au collège, "12 à 15 % des enfants se trouvent en difficulté sérieuse de lecture". On retrouve ici les données avancées par Boris Cyrulnik, même s'il ne s'agit pas de chiffres qui traitent exclusivement de l'illettrisme.

Quid des pays scandinaves ?

Au-delà de la situation française, Boris Cyrulnik a dressé un parallèle avec la Suède et la Finlande : seuls 1% des enfants y deviendraient illettrés. Cette affirmation s'avère difficile à vérifier, en particulier car en Europe "peu de pays disposent d'outils de mesure", fait remarquer Hervé Fernandez. 

Pour tenter d'y voir plus clair, il faut éplucher les statistiques de l'OCDE, comme a pu le faire France Stratégie il y a quelques années. Elles ne permettent pas de confirmer ou d'infirmer le 1% avancé par le neuropsychiatre, mais montrent les scores assez médiocres des 18-65 ans français observés en lecture et calcul, en comparaison avec la moyenne des pays de l'OCDE. La Suède et la Finlande font, elles, figures de bonnes élèves. 

Quels que soient les données retenues, l'illettrisme reste un sujet de préoccupation majeur, qui fut d'ailleurs décrété "grande cause nationale" en 2013. "Derrière les chiffres, il y a la réalité de personnes qui y sont confrontés. L'école joue alors un rôle essentiel", conclut Hervé Fernandez, le directeur de l'ANLCI.

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