En Haute-Savoie, la préfecture réclame-t-elle l'abattage de bouquetins en parfaite santé ?

Les bouquetins sont des animaux protégés en France.
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À LA LOUPE – Des associations écologistes déplorent les campagnes de "prélèvements" de bouquetins orchestrées par la préfecture de Haute-Savoie. Ces abattages visent à lutter contre la brucellose, une maladie qui touche le bétail et met en péril la filière reblochon, mais leur légitimité est plus que contestée.

Dans le massif alpin des Bornes, à l'ouest du Mont Blanc, la chaîne montagneuse du Bargy est depuis 2012 le théâtre de vives oppositions. Dans ce haut lieu du reblochon, éleveurs et chasseurs sont aux prises avec les associations écologistes, la préfecture essayant tant bien que mal d'endosser un costume d'arbitre. 

Un animal emblématique cristallise les tensions : le bouquetin. Massivement chassé dans le passé, il avait quasiment disparu des Alpes. Des programmes de réintroduction initiés à la fin des années 1950 ont néanmoins permis un retour de l'espèce dans les massifs. Herbivore, le bouquetin ne dérangeait pas les éleveurs, qui n'avaient rien à craindre pour leurs troupeaux. 

Jusqu'en 2012, où un cas de brucellose est détecté chez un enfant. Dans le Bargy, c'est alors la stupeur : cette maladie animale, transmissible aux humains et qui avait durant de longues années fait le malheur des éleveurs, avait en effet été éradiquée. Ou presque. Des analyses révèlent que si elle avait été combattue avec succès dans les élevages, des bouquetins avaient aussi été touchés. Le retour de la maladie leur est donc imputé, alors qu'elle ne touche pas d'ordinaire ces animaux d'altitude. Seuls deux cas ont toutefois été signalés chez l'homme depuis, facilement traités. Pour les bêtes touchées, la brucellose conduit à des avortements et généralement à des baisses de fertilité.

Les abattages de la discorde

Depuis ces épisodes tumultueux, les bouquetins se retrouvent dans le viseur des éleveurs (en majorité bovins) du Bargy, et de la préfecture, qui cherche à lutter contre la maladie par tous les moyens. Afin de réduire le nombre de bouquetins infectés (environ 30% des quelques centaines d'individus présents dans le massif), des "prélèvements" sont régulièrement organisés. Une régulation des populations que dénoncent des associations de défense des animaux comme OneVoice. 

Le 28 octobre, cette dernière a partagé sur les réseaux sociaux la consultation publique de la préfecture de Haute-Savoie, préalable au prélèvement de 15 bouquetins. Des bêtes victimes d'un "irrépressible besoin de tuer", déplore OneVoice, qui ne juge pas recevable que de telles actions soient entreprises "sous couvert de brucellose". 

La fondatrice et présidente de l'association, Muriel Arnal, est vent debout contre ce projet d'arrêté préfectoral, présenté à la mi-octobre. " N'ont le droit de vivre en France que les animaux que les chasseurs peuvent tuer ou que les éleveurs peuvent envoyer à l'abattoir", peste la militante, qui souhaite défendre les bouquetins du Bargy, des bêtes "très fragiles". Elle regrette que les préfets "continuent sans cesse à aller dans le sens des éleveurs", premiers acteurs de la filière reblochon, fromage emblématique de la région et moteur de l'économie locale. 

Pour Muriel Arnal, les bouquetins tués ne sont pas malades, ce qu'elle souligne sur Twitter et qui rend à ses yeux inutiles la mobilisation de la préfecture. "On sait que tuer les bouquetins ne résout rien, car ça les fait fuir et changer de vallée. Depuis le temps qu'on les abat, ça ne résout rien", clame-t-elle.

Lutter contre la brucellose, un numéro d'équilibriste

Contactée, la préfecture de Haute-Savoie n'a pas encore donné suite à nos sollicitations. Dans le projet d'arrêté présenté le 18 octobre, il est précisé que les "prélèvements" de bouquetins auraient lieu dans la zone "cœur" du massif, là où se concentrent les populations d'animaux les plus touchées par la brucellose. Ne seront visées que des bêtes "jamais testées". Cette nouvelle campagne, similaire à celles lancées ces dernières années, se poursuivra jusqu'à la fin de l'année 2019 si elle aboutit. 

La lutte contre la brucellose est bien sûr avancée pour justifier de telles mesures, "dans l'intérêt de la santé publique", mais il s'agit aussi de "prévenir les dommages à l'élevage" ou aux "filières agricoles de montagne". En effet, lorsqu'une bête est contaminée, c'est généralement tout le troupeau qui est abattu. Une mesure de précaution qui touche durement des éleveurs souvent précaires.

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Pour analyser au mieux la situation et guider ses décisions, la préfecture peut compter sur les avis rendus par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, l'Anses. Saisie à de nombreuses reprises depuis 2012, elle s'est penchée en détail sur le cas des bouquetins du Bargy. Le dernier rapport en date est d'ailleurs récent : il portait en juillet dernier sur l'hypothèse d'une campagne de vaccination. 

Professeur de maladies infectieuses et d'épidémiologie à l'École vétérinaire d'Alfort, Barbara Dufour fait partie du collège d'experts mandatés par l'Anses pour plancher sur cet épineux dossier. Elle soutient que "les connaissances ont beaucoup avancé depuis 2012", et que la position de la préfecture est désormais plus nuancée. Si dans les premiers temps, elle a pu paraître "très tranchée" et "penchait davantage du côté des prélèvements", sa stratégie a évolué.  

La spécialiste explique qu'il existe trois leviers déterminants dans la lutte contre la brucellose : le taux d'infection parmi les populations d'animaux, leur densité sur un territoire, ainsi que leurs habitudes de vie (Forment-ils des groupes stables ? Sont-ils fréquemment en contact ?). "Soyons clairs, on ne peut pas jouer sur les habitudes. Par contre, il est possible d'agir sur les autres facteurs." Barbara Dufour note ainsi que le modus operandi retenu "est de maintenir une densité pas trop élevée d'animaux et d'en tuer pour cela un certain nombre, ce qui a été fait ces dernières années dans le Bargy".

Des bêtes en bonne santé sont-elles tuées ?

Si les mouvements écologistes peuvent parfois convenir de la nécessité d'abattre des bêtes porteuses de la maladie, elles refusent tout prélèvement sur des bouquetins en bonne santé. Un cas de figure qui s'est déjà produit par le passé, que ce soit pour faire diminuer leur population globale – et donc leur densité –, mais aussi dans ces situations où les animaux se trouvent dans des zones peu accessibles et qui compliqueraient des opérations de capture.

Barbara Dufour, qui suit ces campagnes successives avec l'Anses, précise que les prélèvements s'opèrent "là où ils sont le plus infectés", dans des zones bien précises. "Une fois capturé, le bouquetin est testé pour détecter la brucellose, et au bout de quelques minutes, on est fixé." Les bêtes en bonne santé sont alors "relâchées, avec au préalable un système de marquage coloré". Il s'agit de dispositifs "qui permettent de les reconnaître de loin" et qui évitent que les mêmes individus soient capturés durant un intervalle inférieur à quelques années.

Il s'agit de missions très périlleuses- Barbara Dufour, experte auprès de l'Anses

Si l'on considère que le taux de contamination est d'environ 30%, on peut déduire qu'il faut attraper environ 45 bouquetins afin d'en tuer une quinzaine, comme le propose aujourd'hui la préfecture. Nous sommes donc loin d'un abattage systématique de bêtes saines. L'experte en maladies infectieuses tient d'ailleurs à rappeler les contraintes humaines liées à ces prélèvements. Des questions qui sont assez peu abordées dans les débats mais qui conditionnent grandement l'action des pouvoirs publics.

"Les agents de l'ONCSF [l'Office national de la chasse et de la faune sauvage, NDLR] font un travail très difficile et prennent beaucoup de risques", lance Barbara Dufour. "Vous avez déjà vu à quoi cela ressemble, ces opérations ?" Si l'abattage d'une bête peut être réalisé à 200 mètres, il est nécessaire pour les endormir de s'approcher très près de l'animal, à 20 mètres environ. "Dans des zones montagneuses, avec des bouquetins apeurés, il s'agit de missions très périlleuses… Ce sont des professionnels aguerris, mais ils prennent de vrais risques."

Une fois endormi, encore faut-il en effet récupérer l'agile mammifère, capable de s'aventurer sur des pans de roche aux pourcentages impressionnants. "En une année, je pense que les gardes, qui sont peu nombreux, ne peuvent pas attraper beaucoup plus que les 45 bêtes dont il est ici question", avance la spécialiste de l'Anses. Tuer à vue de très nombreux bouquetins ne serait pas non plus envisageable : il s'agit en effet d'un bel exemple d'animal réintroduit dans son milieu naturel en France, et cela nécessiterait quoi qu'il arrive d'organiser une récupération des cadavres. Sans quoi "les bouquetins serait mangés par des gypaètes barbus [une imposant vautour que l'on retrouve dans les Alpes, NDLR], qui pourraient ingérer au passage des balles. Le souci, c'est que le gypaète est très sensible au saturnisme causé par le plomb, et qu'il s'agit d'une espèce protégée !"

Les conditions impossibles d'un débat apaisé

Dans les rangs des scientifiques, un relatif consensus apparaît aujourd'hui. La stratégie de limiter les populations de bouquetins et d'éliminer les bêtes identifiées comme porteuses de la brucellose serait en effet susceptible de permettre une régression, voire une disparition de la maladie. Encore faut-il que tous les acteurs parviennent à unir leurs forces pour parvenir à cet objectif. 

Les éleveurs, acteurs incontournables dans ces massifs, n'ont pas forcément une réputation de diplomates. "Dès qu'il y a un écolo de service qui fait le buzz sur les réseaux sociaux, on arrête tout et on reprend tout à zéro", se désolait ainsi en avril dernier le président de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles des Savoie. Interrogé par France Bleu, Bernard Mogenet appelait alors chacun à "prendre ses responsabilités".

Barbara Dufour, qui reconnaît volontiers le travail difficile des éleveurs et les craintes que peut générer la brucellose, plaide pour davantage de biosécurité : "Eviter certaines parcelles, ne pas laisser des blocs de sel pour les bêtes dans des lieux où pourraient cohabiter les bouquetins et le bétail…" Des réflexes qui seront nécessaires pour que la maladie puisse être éradiquée à l'avenir, sans atteinte majeure à la biodiversité. 

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