Est-il courant en France de renommer des rues pour rompre avec des figures ou périodes historiques ?

Dernancourt, dans la Somme, fut l'une des dernières communes de France à compter une rue en hommage au maréchal Pétain.
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À LA LOUPE – "La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire", a lancé Emmanuel Macron ces derniers jours. Une position surprenante, les changements de noms de rues étant assez fréquents dans notre histoire contemporaine et liés à des évolutions sociétales.

Des militants antiracistes se sont émus ces dernières semaines de la place donnée à certaines figures historiques controversées. Des statues ont tantôt été vandalisées, parfois déboulonnées, ou encore taguées à l'instar de celle de Winston Churchill à Londres. Un vent de contestation qui s'est étendu à la France et auquel Emmanuel Macron a tenu à répondre dans son allocution du 14 juin. 

"La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. La République ne déboulonnera pas de statue", a lancé le chef de l'Etat. Le lendemain, Sibeth Ndiaye apportait quelques précisions sur France Inter : "Il y a des personnages historiques qui, compte tenu des choix qu'ils ont fait [par exemple pendant la Seconde Guerre Mondiale, NDLR], n'ont plus leur place autre part que dans les livres d'Histoire", a complété la porte-parole du gouvernement. 

Des noms de rues pas figés dans le temps

Par sa déclaration, le président de la République a pu donner le sentiment que l'Histoire était en quelque sorte figée. En assurant ne vouloir effacer aucune trace ni nom, faut-il y voir un refus de renommer des rues rendant hommages à des figures aujourd'hui contestées, comme Colbert ou le général Thomas Robert Bugeaud ? Débaptiser une rue, on peut se "poser la question", a admis Sibeth Ndiaye, restant prudente sur la position du gouvernement par rapport à ces questions.

Des réserves qui peuvent surprendre les spécialistes de la mémoire. "Les changements de noms de rues se font souvent lors des changements de régime ou lors des révolutions", souligne Sébastien Nadiras, chercheur en onomastique (discipline qui se consacre à l'étude des noms propres). Il prend pour exemple des villes du Midi, qui ont débaptisé bon nombre de rues "lors de la mise en place du Régime de Vichy". Ont ainsi été gommés à l'époque les références à "des personnalités républicaines ou socialistes".

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"Pendant tout le XXe siècle, il y a eu beaucoup de débaptêmes et de rebaptêmes", renchérit Marie-Anne Paveau, professeure en sciences du langage à l’université Paris 13. "C'est normal dans l'histoire car les perceptions changent. Ce qui apparaît normal à un moment donné apparaît insupportable par la suite." Elle prend ainsi l'exemple de la mairie de Vitrolles, qui a la fin des années 1990 a voulu "débaptiser une artère faisant référence à Jean-Marie Tjibaou, figure du nationalisme kanak". À la place, "le FN arrivé à la tête de la ville a choisi le nom d'une ancienne gloire locale occitane".

L'histoire n'existe pas objectivement

Marie-Anne Paveau a été surprise par les propos d'Emmanuel Macron. "Rebaptiser", insiste-t-elle, "n'est pas du tout illégal, c'est même une pratique qu'on peut estimer nécessaire pour que la mémoire vive. Il faut revisiter l'histoire, la reformuler. L'adapter." En 1945, à la Libération, "une vague de débaptêmes et rebaptêmes intervient, afin de mettre en avant des figures de la Résistance". 

La linguiste ajoute que "l'Histoire n'existe pas objectivement. Ce n'est pas un caillou ou un bout de bois que l'on observe sous toutes les coutures, elle n'existe pas hors de notre conscience, elle est située. D'ailleurs, selon que vous vous situez dans un camp ou dans un autre, cette histoire n'est pas la même, si bien que les mémoires parfois s'entrechoquent." Les changements de générations jouent aussi un rôle majeur, avec la prise en compte de problématiques nouvelles et le souhait de les mettre en avant par l'intermédiaire des noms donnés aux rues.

L'émergence et le développement du féminisme est un exemple de ces évolutions sociétales. "À Paris, dans le secteur de Tolbiac ou de la bibliothèque François-Mitterrand, de vastes travaux ont abouti à la création d'une série de rues. Pour les nommer ce sont pour beaucoup de noms de femmes qui ont été retenus. Que l'on débaptise avec des noms plus consensuels ou que l'on décide de choisir des noms en fonctions de quotas, c'est pareil, c'est le même processus. C'est une manière de revisiter la toponymie qui a été, à un moment donné, s'est révélée totalement sexiste."

Vus sous un prisme nouveau

Les années passant, il est donc fréquent de voir la lecture de l'Histoire évoluer, et avec elle l'image des personnalités qui ont pu la marquer. En 2013, la dernière rue Pétain de France a ainsi été débaptisée, dans un petit village de la Meuse. Consultés pour choisir le nom à lui privilégier, les habitants ont proposé Lucie Aubrac ou encore Stéphane Hessel.

Les figures politiques ne sont pas les seules concernées par des débaptisations. Citons par exemple le cas d'Alexis Carrel, pionner français de la chirurgie ayant obtenus pour ses travaux un prix Nobel en 1912. Si sa carrière scientifique lui a valu d'être honoré par des rues à son nom, celles-ci ont été renommées des décennies plus tard. Et pour cause : une autre facette de sa vie est remontée à la surface, bien moins glorieuse. Dans des écrits de 1935, il a ainsi défendu l'eugénisme ou le meurtre des handicapés, n'hésitant pas à plaider pour une sélection humaine s'appuyant sur la génétique.

Si aujourd'hui, dans le contexte de tensions actuel, l'Elysée préfère "recontextualiser" plutôt que d'effacer, les réponses possibles à apporter font débat. L'entourage du président de la République a notamment suggéré qu'en réponse aux statues controversées, il pourrait être envisagé d'élever sur les mêmes lieux des monuments dédiés à d'autres figures, une manière de de "regarder l'Histoire en face"

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Déboulonnage de statues de personnages historiques : de quelles sculptures parle t-on ?

Marie-Anne Paveau, face à cette proposition, peine à cacher son scepticisme. "La symétrisation des discours a ses limites", glisse-t-elle, un constat qu'elle illustre avec une citation inspirée d'une phrase de Jean-Luc Godard : "Mettez les Juifs et les Nazis autour d'une table pour qu'ils puissent régler leurs problèmes". À ses yeux, il ne faut pas avoir peur de se confronter à l'Histoire, ni de l'interroger par rapport aux valeurs qui sont aujourd'hui les nôtres.

On observe donc en résumé que la débaptisation et la rebaptisation des rues est assez fréquente en France, toujours décidées par les municipalités qui en assument la responsabilité. Des figures de notre histoire ont ainsi été écartées de l'espace public où elles se voyaient honorées. Des changements de noms qui traduisent parfois des changements de régimes politiques, mais aussi une évolution des normes et valeurs qui régissent nos sociétés.

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