"FAKE NEWS !" (2/5) - "Il ne s’agit pas forcément de mensonge, mais plutôt d’une indifférence à la vérité"

Population
INTERVIEW - Pour le neurospychologue Sebastian Dieguez, auteur de “Total bullshit ! Au cœur de la post-vérité”, publié en 2018, c’est notre indifférence croissante à la vérité qui fait le lit des fausses informations.

Chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l'Université de Fribourg, en Suisse, Sebastian Dieguez, a publié en 2018 l'ouvrage “Total bullshit ! Au cœur de la post-vérité”. Dans cette interview à LCI, il explique ce qu'est la post-vérité, et comment elle favorise le développement des fausses informations.

LCI : Dans votre livre “Total bullshit ! Au cœur de la post-vérité”, paru il y a un an, vous définissez les contours de la post-vérité. Que désigne pour vous cette expression ?


Sebastian Dieguez : La post-vérité désigne un contexte dans lequel les émotions et les opinions personnelles prennent le pas sur les faits dans le raisonnement. C’est dans ce contexte que se développent les fake news, les théories du complot ou encore le populisme. Je considère la post-vérité comme une nouvelle ère qui se met en place quand vous avez un effet de masse de ce qu’on appelle le “bullshit”. Il ne s’agit pas forcément de mensonge ou de manipulation en soi, mais plutôt d’une indifférence à la vérité. Non seulement il devient difficile de distinguer le vrai du faux, mais l’idée qu’il n’est plus possible de les distinguer, et même que cette distinction n’est plus pertinente, se développe.


D’où vient cette indifférence à la vérité et pourquoi s’est-elle généralisée ?


On peut y voir l’effet de nombreuses causes : l’émergence d’une infrastructure technologique qui favorise la mise en avant de son identité et de son opinion, la crise de la presse, mais aussi un nouveau contexte politique marqué par des grands scandales, notamment depuis le Watergate, et par des pratiques qui ont donné toujours plus de place à l’apparence et à la communication. Enfin, l’existence d’inégalités sociales nourrit le ressentiment des plus défavorisés.

Il y a des complots pour tout le monde : pour les riches, les pauvres, la gauche, la droite…Sebastian Dieguez

Voyez-vous la post-vérité comme une conséquence de la défiance de ces personnes envers les élites traditionnelles ?


On peut faire le constat d’un sentiment de dépossession, de déclassement et de suspicion envers les autorités dites “épistémiques”, c’est à dire ces “élites” qui ont le savoir : les scientifiques, les journalistes, les politiques. Pour certaines personnes, pointer une raison particulièrement maléfique pour expliquer leurs problèmes permet de redonner du sens à leur situation. Cette dépossession a peut être créé un besoin de reconnaissance, un sentiment de ne pas vouloir être le dindon de la farce. Mais ce n’est qu’une partie de l'explication, car il y a des complots pour tout le monde : pour les riches, les pauvres, la gauche, la droite… Il y a donc évidemment d’autres facteurs, qu’ils soient éducatifs, psychologiques ou cognitifs. Peut être a-t-on aussi poussé trop loin l’injonction libérale moderne à être autonome, à prendre son destin en main, à exprimer pleinement son individualité, créant ainsi une sorte d’esprit critique fantôme, nourri par le besoin de se sentir unique. 


Faut-il aussi y voir, à une plus longue échelle, l’oeuvre des penseurs dits “postmodernes”, qui ont contesté la notion de vérité dès le milieu du XXe siècle ?


C’est une idée souvent mise en avant. La remise en question du concept de vérité, la requalification des faits en discours ou en interprétations et la méfiance à l’égard des autorités ont-elles produit une génération de gens hyper-critiques ? Pour ma part, je ne pense pas que Donald Trump ait lu Michel Foucault ou Jacques Derrida. Dans mon livre, j’avance plutôt l’hypothèse que les mêmes mécanismes qui ont causé l’apparition de la post-modernité ont permis le développement de la post-vérité. L’indifférence à la vérité peut avoir un pendant “intello” et un pendant “trumpien”.

L’important est moins le fait qu’une information soit vraie ou fausse, mais que la profusion d’informations douteuses crée de la confusionSebastian Dieguez

Comment différenciez-vous le complotisme et les fausses informations ?


Les théories du complot se présentent comme faisant partie d’une lutte du bien contre le mal, où l’on identifie le camp des méchants, et où l’on réinterprète l’actualité par ce prisme. C’est une manière de se réapproprier une conception de la vérité plutôt que d’accepter celle de la presse mainstream. Les fake news fonctionnent quant à elle plutôt par effet de masse : l’important est moins le fait qu’une information soit vraie ou fausse, mais que la profusion d’informations douteuses crée de la confusion. Tout le monde sait qu’il y a des fake news donc même si l’on n’y croit pas nécessairement, on va se méfier de tout, y compris des “vraies news”. 


C’est ce que des chercheurs ont constaté, par exemple, dans certaines campagnes de désinformation anti-vaccins produites à large échelle en Russie afin de submerger les réseaux sociaux en Europe : on y trouvait des messages anti-vaccins, mais aussi des messages pro-vaccins. Le but consiste moins à faire croire quelque chose de faux qu’à générer un débat permanent et donc à accréditer l’idée qu’on ne saura pas la vérité, qu’on nous cache des choses, qu’il est impossible de trancher la question. Mais les théories du complot peuvent parfois produire un effet semblable, tout comme les bonnes vieilles rumeurs, ou même la propagande à l’ancienne, qui mélangeait mensonges, vérités et exagérations.


Vous parlez d’indifférence à la vérité, mais le succès de certaines fausses informations ou théories du complot ne démontre-t-il pas un désir de connaître de la vérité, même de manière naïve ?


Je ne suis pas d’accord avec le discours consistant à dire que ces croyances démontrent l’existence d’un esprit critique. Les fake news ne mènent jamais nulle part et ne suscitent même pas véritablement le débat, car elles fonctionnent par accumulation : dès qu’on en a démenti une, il faut déjà passer à la suivante. Les théories du complot fonctionnent un peu sur le modèle inverse : elles engagent un dialogue argumenté, mais celui-ci est sans fin ! Ça ne relève pas non plus d’une démarche soucieuse de la vérité, mais d’une obstination et d’un désintérêt pour le vrai, sous la forme d’un scepticisme permanent. Les théories du complot ne sont d’ailleurs pas vraiment des théories, car elles ne sont jamais suffisamment détaillées. Elles ne fonctionnent que sur des allusions ou des allégations invérifiables. Il n’y a rien sur quoi l’on puisse travailler, car elles sont modifiables à merci, et peuvent être abandonnées du jour au lendemain au profit d’une variante. C’est ce qui s’est passé avec les théories du complot affirmant que l’élection de Trump ou le Brexit n’auraient jamais lieu car les scrutins étaient truqués : ces “théories” se sont simplement évaporées, ou transformées en une “théorie” encore plus tordue.

Au delà du fait d’y croire ou non, la simple existence d’une fake news dans le débat public va contribuer à le polariser, à le rendre plus extrêmeSebastian Dieguez

Ne faut-il pas quand même différencier la démarche de ceux qui produisent ces fausses informations et la démarche de ceux qui les consomment ?


Il faut différencier les récepteurs et les émetteurs, mais nous avons très peu de données scientifiques sur les seconds. On en trouve de tous les types : des officines qui produisent cyniquement des fausses informations pour maximiser le nombre de partages - car on sait que des informations sensationnelles, outrageantes ou contre-intuitives génèrent plus d’engagement - mais aussi des illuminés isolés, dont les théories remportent parfois un certain succès. Côté récepteurs, la situation est aussi confuse car il est très difficile de mesurer la différence entre les informations qui circulent et les informations qui suscitent l’adhésion. Prenons un cas extrême, comme les publications affirmant que la terre est plate : peut-on affirmer que ceux qui les partagent y croient vraiment ? Le font-ils dans une démarche ludique, rebelle, ou vaguement relativiste ? Ou est-ce une forme de partage compulsif non réfléchi ?


Cette situation risque-t-elle de faire dégénérer le débat public au point où l’exercice de la démocratie deviendra impossible ?


Au delà du fait d’y croire ou non, la simple existence d’une fake news dans le débat public va contribuer à le polariser, à le rendre plus extrême. Et on sait que la polarisation idéologique favorise les idées et les forces anti-démocratiques. Même si la démocratie a toujours été fragile, elle a pour base un socle censé permettre la discussion : on peut confronter des valeurs, des opinions, mais en se basant sur des faits reconnus de tous. Si ces faits sont remplacés par des instincts, des opinions ou des postures idéologiques, le risque est de ne plus parler le même langage, de considérer toute idée divergente comme l’expression d’un danger pour ses propres croyances. Si cette attitude devient la norme, on pourrait effectivement avoir un problème.


La France a récemment adopté une loi contre la manipulation de l’information. Pourquoi la Suisse a-t-elle jugé qu’elle n’en avait pas besoin, comme vous l’expliquez dans une tribune publiée par Le Monde ?


Dans ce billet, je spécule sur les différences entre la France et la Suisse dans leur approche du problème des fausses informations. Ces différences tiennent aux cultures, aux institutions et aux systèmes politiques respectifs des deux pays. En Suisse, on pourrait dire qu’il y a moins de choses à déstabiliser... C’est une confédération dont la structure exige de trouver des compromis. Chaque année, nous avons un nouveau président issu des sept “sages” du Conseil fédéral. Nous avons donc sept “présidents-ministres” qui ne sont pas vraiment soumis à des échéances électorales. Dans ces conditions, on a du mal à imaginer ce que pourrait être une entreprise de déstabilisation. S’il existe en Suisse des fake news, des tribunes anti-vaccin ou des récits complotistes, ils ne créent pas de violence dans le jeu politique ou dans la rue, et les lois en vigueur semblent suffire pour les traiter.

Pour exister, les fake news et les théories du complot ont besoin d’un fond de confiance assez solide dans l’informationSebastian Dieguez

En quoi la période actuelle serait si différente du passé ? Les discours manipulateurs ont toujours existé...


Effectivement. Socrate dénonçait déjà ce phénomène chez les sophistes, qu’il accusait en gros de vouloir en mettre plein la vue avec des raisonnements qui ne menaient nulle part. Le mensonge, la manipulation et le “bullshit” sont très anciens et sont liés aux interactions qu’ont les humains entre eux. Mais désormais, leur potentiel de diffusion est mondial grâce aux nouvelles technologies et au contexte politique dont nous avons parlé. Cette particularité rend pour moi le concept de post-vérité pertinent. Reste à savoir si cela va évoluer vers un scénario du pire, dans lequel la démocratie meurt car plus personne n’arrive à se parler, ou bien si la situation va finir par trouver un équilibre “naturel”.


Comment pourrait-elle s’équilibrer ?


L’équilibre est possible car les fausses informations fonctionnent comme les fausses monnaies : celles-ci ne marchent que s’il y a suffisamment de vraie monnaie en circulation. S’il n’y a plus que de la fausse monnaie, la confiance dans le système s’effondre et celui-ci est abandonné. Pour exister, les fake news et les théories du complot ont besoin d’un fond de confiance assez solide dans l’information, même si je n’irais pas jusqu’à dire que les fake news sont un signe de bonne santé démocratique. On ne sait pas si le pire nous attend encore ou s’il est déjà passé. Peut être que cette époque nous apparaîtra rétrospectivement comme une sorte de panique un peu étrange, mais à l’heure actuelle elle est au moins intéressante à étudier.

Retrouvez ci-dessus le troisième volet de notre dossier.

Tout savoir sur

Tout savoir sur

"FAKE NEWS !" : un voyage en post-vérité

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter