"FAKE NEWS !" (3/5) - Aux origines de la post-vérité : comment la confiance s’est rompue

Population
ÉPOQUE - Si les rumeurs, les mensonges et les fausses informations ont toujours existé, leur montée en puissance actuelle tient au bouleversement du marché de l’information par les réseaux sociaux, combiné au discrédit des élites traditionnelles.

Paris, 9 février 2019. Comme tous les samedis depuis déjà près de trois mois, les “gilets jaunes” défilent dans les rues de la capitale. Dans le cortège, un journaliste de France Info leur pose des questions sur les médias, sur le récent attentat de Strasbourg, sur le complotisme... “Pas France Info, pas tous ces médias… Je suis mon propre média”, lui lance une manifestante, illustrant à merveille deux phénomènes contemporains : la défiance envers ceux qui sont traditionnellement chargés d’informer, et la possibilité de s’en remettre à d’autres sources d’information, y compris soi-même.

Est-ce donc cela, la post-vérité, concrètement ? Cette expression, consacrée “mot de l’année 2016” par le dictionnaire britannique Oxford, se définit comme “les circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles”. Son irruption dans notre langage a été, selon le dictionnaire, “alimentée par la montée en puissance des réseaux sociaux en tant que source d’information et la méfiance croissante vis-à-vis des faits présentés par l’establishment”...


À écouter la suite du reportage de France Info, on est en plein dans la définition de la post-vérité : "On peut se questionner. Moi, je ne suis pas complotiste, je suis questionniste. C'est tout. (...) Pour discréditer un mouvement, le gouvernement peut être capable de tout. (...) Il y a des choses bizarres”, affirme une femme. “L'attentat ? Il faut arrêter de prendre des gens pour des imbéciles”, dit un autre manifestant. "Je ne dis pas que Facebook est fiable, mais ce sont les Gilets jaunes qui relatent ce qu'ils ont chez eux. On peut quand même faire un peu confiance à nos potes Gilets jaunes, non ?", se demande une autre.


Comprendre le succès actuel de ces “fake news” tant décriées ou des théories complotistes revient donc à se demander comment il est devenu possible de trouver “sa” vérité ailleurs, notamment sur les réseaux sociaux, et surtout pas dans les discours de “l’establishment”.

Le grand chamboule-tout des idées

Pour certains universitaires, comme le neuropsychologue Sebastian Dieguez, se diriger vers la post-vérité signifie devenir de moins en moins attaché à la vérité. Pour d’autres, comme le sociologue Gérald Bronner, la situation actuelle s’explique moins par une indifférence croissante à la vérité que par une “extension de notre crédulité”. Cette crédulité se développerait même parallèlement à notre liberté d’expression. En bref, plus on est libre de penser ce qu’on veut, moins on se fie à “ceux qui savent”. 


Si l’existence de la “post-vérité” fait débat, une idée semble cependant faire consensus chez les universitaires : nous en sommes là parce que le marché de l’information a été bouleversé. Comme le résume Gérald Bronner, “la situation que nous vivons est nouvelle parce qu'il y a une mise en concurrence généralisée des modèles intellectuels prétendant décrire le réel. Et la crédulité se répand car cette concurrence ouverte n'est pas favorable aux produits de la connaissance”.


Ces “modèles qui prétendent décrire le réel”, c’est à la fois ce que raconte votre oncle “gilet jaune” sur Facebook, et ce que raconte un ministre à la télévision. Ou ce scientifique qui affirme que le réchauffement climatique existe, et ce site internet qui affirme qu’il n’existe pas. C’est ce journaliste décrivant une manifestation qui a mal tourné, et cet autre journaliste qui donne une “autre version des faits”. Ce sont tous ces discours qui s’opposent, désormais placés à égalité sur les réseaux sociaux. En concurrence.


Ces réseaux sociaux - ou plus largement ces “plateformes” - devenus la principale porte d’accès à l’information, constituent une sorte un “marché de l’information dérégulé”, explique Romain Badouard, maître de conférences en Sciences de l'information à Paris 2. Un nouveau marché qui supplante l’ancien, plus régulé, avec ses journaux bien identifiés politiquement, ses radios qu’on écoute et celles qu’on écoute pas, ses quelques chaînes de télévisions et leurs JT respectifs. Désormais, sur les plateformes, notamment Google, Facebook et Twitter, tout ce monde se mélange, se contredit, sous les yeux des internautes. Sans arbitre.

Données personnelles, information et émotion : la recette des plateformes pour nous occuper

Cette “grande transformation” de l’espace médiatique, poursuit Romain Badouard, a pour conséquence de “redéfinir les circuits de la confiance politique”. Traditionnellement, “on croyait certains médias et pas d’autres. Désormais, on fait moins confiance à la source elle même qu'à la personne qui la partage.” Résultat : les réseaux sociaux amplifient “notre propension à chercher les informations qui confirment nos opinions”.


Pour Francesca Musiani, chercheuse au CNRS et directrice adjointe du Centre Internet et Société, les réseaux sociaux permettent de “se construire soi-même son point d'accès à l'information”. Qu’on le veuille ou non, dit-elle en évoquant la manifestante qui affirmait être son “propre média”, notre rapport au monde par l’information devient “personnalisé par rapport à nos goûts”. Et ça n’a rien d’un hasard. C’est selon Francesca Musiani “le revers de la médaille des technologies participatives et de l’autonomie qu’elle permettent”.


Ce rapport au monde dépend des désormais célèbres “bulles de filtre”, constituées des algorithmes qui choisissent l’information à nous présenter en priorité, après avoir tenté de cerner notre personnalité et nos goûts par l’analyse de nos données personnelles. L’exploitation de ces données permet également de cibler les publicités qui nous sont présentées sur ces plateformes, et qui sont à la base de leur modèle économique. “Pour mettre à profit les données des utilisateurs, les plateformes ont besoin de les retenir le plus longtemps chez elles”, résume Francesca Musiani. Et pour cela, quoi de mieux qu’un mix d’informations spécialement concocté pour nous, de préférence sur le registre de l’émotion ?

Le discrédit des élites traditionnelles

En mettant toutes les paroles à égalité, cette nouvelle jungle de l’information a conduit au discrédit de ceux qui, avant, en détenait le monopole. Ces “élites” traditionnelles - politiques, militants, communicants, chercheurs ou journalistes - ont une part de responsabilité dans l’avènement de la post-vérité, tout en subissant ses conséquences. Dans un article intitulé “Fake news : tous une part de responsabilité !”, le professeur en information-communication à Paris 2 Arnaud Mercier, pointe leur rôle, mais aussi de ceux qui les écoutent, “moi, toi, vous, nous, qui avons cédé un jour ou l’autre à la tentation de liker ou de partager un contenu douteux”.


“Responsables, les politiciens de tout bord et de tous pays qui ont cru qu’à l’ère de la communication reine seulement pour être élus ou pour arriver à leurs fins, il suffisait juste de fabriquer des mensonges plus gros et plus sophistiqués”, écrit-il. Responsables aussi, “tous ces communicants et lobbyistes qui foulent aux pieds les chartes éthiques de leur profession et sont prêts à tordre les faits, à nier les acquis de la science”. Sans oublier “les plateformes de réseaux sociaux comme Facebook, qui n’a jamais lutté spontanément contre les fake news” et ont “laissé s’installer une économie politique des fake news”, décrite précédemment.


Responsables également, “les “journalistes et les médias qui font mal leur travail, qui à coup de maladresses, de traitements dans l’urgence et sans recul, de mauvaise chasse au scoop, de vérifications insuffisantes, publient des informations erronées, et donc érodent la crédibilité de l’ensemble de la profession en contribuant à la malinformation. Y compris en digérant mal des publications scientifiques, via une vulgarisation hasardeuse.”


Pour le philosophe Frédéric Lordon, ces élites sont responsables d'avoir "confisqué" le débat public, et reçoivent en retour le boomerang du complotisme. Dans Le Monde diplomatique, il écrit que  "le conspirationnisme n’est pas la psychopathologie de quelques égarés, il est le symptôme nécessaire de la dépossession politique et de la confiscation du débat public. Aussi est-il de la dernière ineptie de reprocher au peuple ses errements de pensée, quand on a si méthodiquement organisé sa privation de tout instrument de pensée et sa relégation hors de toute activité de pensée".

Que peut le journalisme ?

Les exemples de cette “malinformation” ne manquent pas. Le 25 avril, LCI - ainsi que d’autres médias comme Le Figaro et Le Parisien - a rectifié une fausse information publiée la veille. Cette histoire racontait que trois djihadistes avaient succombé à leurs blessures après avoir été attaqués par des sangliers en Irak. Provenant de “sites locaux” qui ont été jugés fiables par un premier média français, l’information n’avait jamais été recoupée. Mais avant d’être entièrement corrigé pour mentionner cette erreur, l’article de LCI a été partagé plus de 10.000 fois à partir de notre page Facebook, et liké plus de 25.000 fois.


Un cas d’école qui montre que malgré la bonne foi, malgré le correctif, la moindre erreur peut avoir de lourdes conséquences. Ce qui, pour Romain Badouard, prouve le besoin de “réaffirmer la nécessité de la méthode journalistique”. Dans un monde aux prises avec la post-vérité, les journalistes suscitent de fortes attentes pour remédier à cette situation, notamment à travers la “lutte contre les fake news”, mais doivent bénéficier de la confiance du public.


Pour autant, selon Angeliki Monnier, professeure en sciences de l'information et de la communication, à l’université de Lorraine, il ne faut pas tomber dans “l’utopie liée au rôle des journalistes”. Une utopie dans laquelle “le journaliste est censé constituer le garant de la vérité et de l’objectivité, sans être affecté par les dysfonctionnements et les enjeux liés à la production et la circulation de l’information”. Dépendant en grande partie d’une audience qui s’informe désormais sur les réseaux sociaux, les médias ont été contraints de s’y intégrer, et de rivaliser avec leurs nouveaux concurrents. Pour eux, “la précarité, la fragmentation, le besoin d’immédiateté et d’audience, de clics et de profits, etc., rendent ce travail d’investigation de plus en plus difficile”.

Retrouvez ci-dessus le quatrième volet de notre dossier.

Tout savoir sur

Tout savoir sur

"FAKE NEWS !" : un voyage en post-vérité

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter