"FAKE NEWS !" (5/5) - Notre cerveau accro à l’intox ?

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SCIENCES - L’ampleur récente qu’ont prises les fausses informations ou les théories complotistes est liée à un phénomène aussi vieux que l’humanité : les raccourcis intellectuels. Explications.

On peut voir, dans le constat qui suit, un formidable message d’espoir, ou une sentence d’une infinie tristesse : nous ne sommes pas des êtres rationnels. Depuis toujours, le cerveau humain, cette formidable machine à mémoriser et conceptualiser, est en effet la victime - et l’auteur - de raccourcis intellectuels qui l’emmènent irrémédiablement sur la pente savonneuse des fausses informations ou du complotisme. Est-ce à dire que ces problèmes n’ont pas de solution ? Pas vraiment.

De nombreux chercheurs s’emploient actuellement à replacer le débat sur les “fake news” dans ce contexte bien plus large. En nous aidant à comprendre pourquoi notre cerveau imparfait peut nous piéger, ils nous permettent de combattre collectivement la désinformation et la crédulité, sans pour autant se faire d’illusions sur ses racines.

Notre crédulité, "une condition biologique"

L’illusion, ce serait d’abord de croire qu’en entrant dans cette fameuse “ère de la post-vérité”, on sortirait d’une période où la vérité était reine. Pour le sociologue Gérald Bronner, c’est tout l’inverse : “Il n’y a jamais eu d’ère de la vérité absolue, car les rumeurs et les croyances sont consubstantielles à l’humanité”, dit-il à LCI. Et si la période actuelle semble particulière, ce n’est pas selon lui parce que notre cerveau serait devenu, comme par magie, plus perméable aux mensonges. Car il l’a toujours été.


Le chercheur rejette d’ailleurs le terme de “post-vérité” qui, en plus de fausser notre vision du passé, ferait croire, que notre époque se caractérisait par une “indifférence” croissante à l’égard de la vérité, comme le dit le neuropsychologue Sebastian Dieguez. “Croire à quelque chose, c'est croire que c'est vrai”, rétorque Bronner.


Mais comment croit-on ? Et surtout, comment se trompe-t-on ? “Notre cerveau est formidable”, écrit Gérald Bronner dans The Conversation, mais il est limité quant à ses capacités d’abstraction, de mémorisation, d’anticipation des probabilités, de traitement des problèmes. La liste des biais cognitifs est longue : biais de confirmation – nous sommes plus sensibles aux informations qui vont dans notre sens qu’à celles qui nous contredisent –, négligence de la taille de l’échantillon, confusion entre corrélation et causalité…”


Albert Moukheiber s’est fait une spécialité d’expliquer au grand public ces différents biais. Pour ce docteur en neurosciences et psychologue clinicien, notre cerveau n’est pas vraiment “crédule”, c’est juste qu’il a “beaucoup d’informations à traiter” et doit “faire des raccourcis pour s’en sortir”.

Ces raccourcis qu’emprunte notre cerveau, c’est ce qui nous permet d’effectuer des choses à l’allure simple - prendre un objet sur une table, reconnaître un ami dans la rue - sans décomposer chaque opération mentale qui nous fait arriver à la bonne conclusion. Quand on attrape un stylo sur une table, on ne réfléchit pas à la vitesse que doit atteindre notre main, ni à l’angle idéal auquel doivent se plier chacun de nos doigt pour saisir ce crayon. Tout est automatisé.


Les biais, explique Albert Moukheiber “c’est quand notre cerveau fait un raccourci qui marche 95% du temps, mais qui parfois mène à faire une erreur”. Et ce qui fonctionne pour les gestes du quotidien fonctionne aussi pour les idées, et donc pour les fausses informations. Il décrit notamment le phénomène du “raisonnement motivé”, qui consiste à croire les informations qui confirment nos convictions profondes. “Si je suis un Gilet jaune depuis novembre 2018, si j’ai un ami qui a été touché par un tir de LBD, je vais plus avoir tendance à croire des fausses informations présentant Emmanuel Macron sous un jour mauvais”. C’est ce même raisonnement qui conduit selon lui au succès des fausses informations “dans les pays divisés ou polarisés”.

Pour Albert Moukheiber, “il n’y a pas d'astuce pour ne pas tomber le piège, à part développer des apprentissages”. Le chercheur plaide même pour des “cours de raisonnement à l'école”. Un apprentissage qui, selon lui, sera toujours postérieur à l’arrivée des nouvelles technologies qui bousculent l’information. “On a inventé la voiture avant le code de la route”, résume-t-il.


“Si l’on reprend toute l’histoire des idées, on voit donc que c’est la prise de conscience de ces limites et notre capacité à trouver des méthodes et des techniques pour les mettre à distance qui a permis à la connaissance de progresser”, écrit Gérald Bronner. “Mais celle-ci ne constitue qu’un état provisoire de la pensée. La plupart du temps, nous demeurons des individus croyants, y compris lorsque nous donnons notre adhésion cognitive à des énoncés issus de la vulgarisation scientifique, sans pouvoir argumenter.”


En bref, dit-il “nous n'avons pas muté au contact d'Internet”. Et notre irrémédiable crédulité “a toujours été notre manière de négocier avec le monde”. Il serait donc illusoire, conclut-il, de chercher à dépasser cette “condition biologique”. Ce qui compte, “c'est comment on régule collectivement cette crédulité”.

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"FAKE NEWS !" : un voyage en post-vérité

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