Faux enlèvements : il y a cinquante ans, la rumeur d’Orléans avait déjà fait des ravages

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FLASHBACK - La psychose suscitée ces derniers jours en région parisienne par des prétendus rapts d'enfants rappelle une autre rumeur datant de la fin des années 1960 et étudiée par le sociologue Edgar Morin : la rumeur d'Orléans. Elle avait agité la ville pendant près de deux mois, en pleine période électorale pour l’élection présidentielle. Un demi-siècle plus tard, cette fausse information laisse encore des traces.

Dans un cas, des Roms pris pour cible pour des supposés enlèvements d'enfants. Dans l'autre, la figure du Juif comme bouc-émissaire après des prétendues disparitions de femmes. Si le rapprochement entre deux affaires qu'un demi-siècle sépare n’apparaît pas d'emblée comme une évidence, elles ont au moins en commun la rapidité avec laquelle d'un banal bouche à oreille, on est passé à la psychose. Au lendemain de l'interpellation d'une vingtaine de personnes en Seine-Saint-Denis après des violences visant des membres de la communauté des Roms, désignés par des rumeurs sur les réseaux sociaux comme étant à l'origine de rapts de mineurs, d'aucuns n'ont pas tarder à évoquer spontanément, pour ses nombreuses similitudes, la "rumeur d'Orléans" qui trouve son origine à la fin des années 60.


Autour du 10 mai 1969 plus précisément, des bruits commencent à circuler dans la capitale régionale : des clientes de magasins de lingerie - tenus par des juifs -  disparaissent dans les cabines d'essayage, colporte-t-on ici et là. Dans le détail, selon ces on-dits, les jeunes femmes sont  endormies par injections avant d'être prises en charge par un sous-marin remontant la Loire pour être livrées à des réseaux de prostitution et envoyées dans des maisons closes au Moyen Orient. 

Dossier classé

Une dizaine de jours après les premières rumeurs d'enlèvement, le procureur de la République lance une enquête. Mais l'affaire est rapidement classée, après audition des commerçants pris pour cible. Cela n'empêchera pas, à la fin du mois, que les bruits repartent de plus belle : les disparitions se multiplieraient face à l'inaction du préfet et des pouvoirs publics prétendument corrompus. La rumeur prend alors une telle ampleur que les boutiques incriminées sont désertées par les clients tandis que leur devanture sont le théâtre d'attroupements véhéments. 


Il faudra finalement attendre leur fermeture, accompagnée du premier tour de l'élection présidentielle le 1er juin 1969, pour que le climat s'apaise. Ça n'est qu'un mois plus tard, après que la presse parisienne se soit emparée à son tour de l'affaire, que le dossier sera officiellement classé par les autorités.

Paris, Tours, Douai, Rouen, Tarbes... la rumeur d'Orléans en entraîne d'autres

Alors qu'aucun démenti, même officiel, n'a jamais vraiment permis de venir à bout de cette rumeur, cette dernière a fini par gagner d'autres villes, rappelle Pascal Froissart, enseignant chercheur en communication à Paris 8 et auteur de "La rumeur, histoire et fantasmes". Pendant près de vingt ans, des bruits quasiment identiques, se seraient ainsi propagé à Paris, Toulouse, Tours, Limoges, Douai, Rouen, Lille, Valenciennes ou encore à Poitiers, Grenoble, Amiens, Strasbourg en passant par Chalon-sur-Saône, Dijon et La Roche-sur-Yon. Malgré quelques plaintes déposées, ils ne dépasseront néanmoins pas, pour la majorité, le stade de "mini-rumeurs". 


Analysée par le sociologue Edgar Morin et son équipe dans l’ouvrage du même nom, la rumeur d’Orléans trouverait ses sources dans les transformations profondes de la société française, insufflées par les événements de 1968. "Cette rumeur trahissait un antijudaïsme inconscient provenant en directe ligne de l'époque médiévale. Le personnage du juif jouait ici le rôle immémorial de bouc émissaire. Il catalysait l'angoisse du reste de la population", expliquait-il encore en 2009 dans une interview au Point. 


Pas plus tard qu'en 2011, La Dépêche se faisait l'écho d'une rumeur, très proche de celle d'Orléans, selon laquelle des jeunes filles auraient été enlevées par une Roumaine dans des magasins distincts de Tarbes, depuis les cabines d'essayage. "Bien entendu, il n'en est rien, tout cela est parfaitement infondé, ces rumeurs sont à classer dans ce que les sociologues appellent les 'légendes urbaines', vieilles comme le monde", concluait le quotidien.

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