Succession de fusillades et règlements de comptes : loi des séries ou phénomène profond ?

Succession de fusillades et règlements de comptes : loi des séries ou phénomène profond ?
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ÉCLAIRAGE - Les fusillades qui se succèdent depuis le début de l'été dans plusieurs grandes villes de l'Hexagone laissent entrevoir une possible flambée des violences entre bandes rivales, sur fond de trafic de drogue. A tort ou à raison ?

De Nice à Toulouse en passant par Montpellier, Nîmes, Grenoble, Dijon, Caen, Rennes ou plus récemment à Saint-Ouen et Paris, la succession de fusillades survenues ces dernières semaines dans plusieurs grandes villes de l'Hexagone laisse entrevoir une possible flambée des violences entre bandes rivales, sur fond de trafic de drogue. Alors, doit-on y voir un simple concours de circonstances ou un phénomène plus profond ? S'il semble trop tôt pour le dire, les statistiques disponibles et l'éclairage d'observateurs de la délinquance livrent de premiers éléments d'explication. 

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Que disent les chiffres ?

Selon les statistiques de la délinquance de la police nationale, 304 faits d'homicides ou tentatives d'homicide par arme et de règlements de compte liés au crime organisé ont été recensés entre le 1er janvier au le 31 août 2020. A titre de comparaison, sur la même période en 2019, on en avait recensé 287. Si une légère augmentation est bel est bien notable, cette dernière est à nuancer au regard du profil des responsables de ces crimes. 

Il convient en effet de distinguer les règlements de comptes liés au crime organisé, dont les statistiques restent stables depuis plusieurs années, et les homicides et tentatives d’homicides entre délinquants, qui n’appartiennent pas crime organisé et dont les statistiques se trouvent, elles, en hausse. L'exemple de la fusillade survenue dans la nuit de lundi à mardi au 7.65 dans une cave de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) en témoigne : aucun des deux jeunes de 17 et 25 ans tués, l'un touché à la gorge, l'autre au niveau du torse, n'était identifié comme narcotrafiquant appartenant au grand banditisme.

"De plus en plus de concurrence"

Si "80 % des faits précédemment évoqués concernent des contentieux entre trafiquants de drogue", le phénomène n'est pas nouveau, et il est même récurrent", nous rappelle Christophe Soullez, chef de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), soulignant que derrière ces violences, on retrouve bien souvent "la volonté de contrôler un territoire". Évoquant un monde où "chacun essaye de prendre la place de l'autre", l'universitaire explique qu'"il suffit d'un élément déclencheur tel qu'une réorganisation, une opération qui s'est mal passée, une sortie de prison, une arrivée dans un quartier, une opération de police pour que ça donne lieu à des règlements de compte et affrontements entre bandes".

Et d'insister : "Il y a une tension assez forte sur le marché, avec de plus en plus de concurrence, un peu comme dans l'économie légale, à cette différence qu'on la gère ici à coup de règlements de compte"

Des jeunes faisant "fi des règles classiques"

Alors qu'il est question, dans le jargon des spécialistes, d'"atomisation du trafic", Christophe Soullez explique qu''on n'a en effet plus à  faire aujourd'hui a des organisations criminelles très hiérarchisées mais bien à des petits groupes d'individus, avec un profil plutôt jeune et des trafiquants de moins grande envergure." Plus jeunes, voire mineurs, comme en témoigne à nouveau le récent exemple survenu en Seine-Saint-Denis. 

Ce profil "plus jeune" pourrait d'ailleurs être, si une hausse de ce type de violences venait à être avérée, une bribe d’explication. "On peut imaginer qu'il y a une facilité plus importante de passer à l'acte ou de faire usage de la violence chez ces personnes qui vivent beaucoup dans l’instant, avec moins de limites et en hésitant pas à faire fi des règles classiques du crime organisé", analyse encore le directeur de l'ONDRP.

Une intensification post-confinement ?

La pandémie de Covid aurait intensifié les conflits, avec la montée des prix de la drogue et la libération anticicipée de certains trafiquants dans le cadre sanitaire. "Il y a eu une chute des règlements de compte et des homicides pendant la confinement, mais ils ont augmenté nettement les deux mois suivants, ce regain de violence armée choquant l'opinion publique", a récemment eu l'occasion de confirmer Yann Sourisseau, chef de l'office central de lutte contre le crime organisé.

"Certains n'ont pas gagné d'argent et essayent très vite de réinvestir le terrain, voire profitent pour certains un peu aussi du fait que le trafic ait été mis en sommeil au printemps pour essayer de s'imposer, de s'implanter", commente sur ce point Christophe Soullez. En d'autres termes, les violences n'auraient donc pas disparu, mais auraient été repoussées, expliquant peut-être qu'elles paraissent très nombreuses et donc beaucoup plus visibles depuis cet été.

Toutefois, insiste le spécialiste, il faudra attendre la publication des chiffres officiels de l'année 2020 pour tirer les conclusions appropriées s'agissant d'un développement avéré ou non du phénomène. S'agissant des règlements de compte entre malfaiteurs à proprement parler, les statistique de la police nationale font état de moins d'une centaine de faits recensés par an, rappelle-t-il encore. Sur l'année 2019, 70 avaient été recensés.

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