Guérir des maladies à coup de "jus frais" ou de "jeûne": ce youtubeur "crudivoriste" dans le viseur de la justice

Guérir des maladies à coup de "jus frais" ou de "jeûne": ce youtubeur "crudivoriste" dans le viseur de la justice
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ENQUÊTE - Avec une audience qui a explosé avec la crise du coronavirus, Thierry Casasnovas atteint désormais les 497.000 abonnés sur Youtube. S'il conseille principalement une alimentation crue et du jeûne, certains de ses discours inquiètent. Au point que la justice s'intéresse à lui.

Il passera bientôt la barre des 500.000 abonnés. Avec plus de 1300 vidéos à son actif et une "carrière" sur YouTube qui a commencé il y a plus de dix ans, l'ascension de Thierry Casasnovas est vertigineuse. Mais elle pourrait désormais se compliquer. Le parquet de Paris nous informe ce mercredi 29 juillet qu'une enquête à son sujet a été diligentée des chefs de mise en danger de la vie d'autrui. Elle a été confiée à l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP). Alors pourquoi cet ancien boulanger devenu gourou autoproclamé du "crudivorisme" inquiète-t-il désormais? 

Une notoriété qui explose avec la pandémie

Originaire des Pyrénées-Orientales, il est le créateur de l'association "Régénère", lancée en 2012. Tout est dans le nom. Le quarantenaire "auto-didacte" affirme que le corps se suffit à lui-même pour combattre toutes les maladies et se "régénérer" tout seul. Il prétend dès lors qu'à partir d'une alimentation à base de fruits et légumes crus, de bains froids et de jeûne, on peut remplacer n'importe quel protocole médical. En octobre 2014, par exemple, il avait évoqué la question du cancer, simple "opération marketing". Pour en guérir il s'agirait, selon lui, juste "d'arrêter de nourrir" les "cellules cancéreuses qui sont en train de muter". Comment faire ? "Un : tu mangeras des fruits et des légumes. Deux, tu prendras du temps pour te reposer et tu arrêteras de te sur-stimuler, de fonctionner au café, aux amphétamines, à la coke, à la musique violente, à la compulsion sexuelle." Discours qu'on retrouve aussi bien pour résoudre de graves problèmes psychologiques que pour le VIH. Par exemple, quand quelqu'un atteint du sida lui demande des conseils, Thierry Casasnovas lui répond : "Quelle maladie ? Il n'y a pas de maladie. C'est pas  de la conspiration que de dire que le virus n'existe absolument pas." 

Mais d'où viennent ses affirmations qui vont à l'encontre de tout ce que la médecine connaît, et de tout le travail de prévention qui a pu être fait au fil des années ? Dans une vidéo, il explique sa méthode. Il dit " trifouiller dans les sources de Wikipedia", avoir "beaucoup d’amis" dans le milieu de la santé, compter sur "la prière et l’inspiration" et enfin avoir une "soif de comprendre et d'avancer". Rien à voir avec des études donc. Il ne s'en cache d'ailleurs pas. En 2015, il confessait n’avoir "pas de cursus, pas d’école" et "aucune" formation sur la question. 

Des propos qui en avait fait la cible de Miviludes. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires avait alerté en octobre dernier sur cet individu qui laissait penser "qu'un régime cru, à base de fruits, de légumes et de jus frais, peut guérir le cancer ou l'autisme". Contacté par LCI, le Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR) nous confirme, comme l'écrit le JDD, que ces cinq dernières années cette cellule a reçu "plus de 500 signalements" concernant Thierry Casasnovas, dont 70 rien qu'en 2020. 

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Une "quenelle d'or" de la part de Dieudonné

Pas de quoi tarir son succès. Au contraire, s'il a toujours été écouté, avec des vidéos atteignant facilement les 50.000 vues, c'est avec la crise sanitaire que le succès du "crudivoriste" explose. Notamment avec sa première publication sur le sujet, qui cumule 240.000 vues. C'est cinq fois plus que la moyenne des autres vidéos. En observant sa chaîne, on note que le phénomène n'est pas marginal. A chaque fois qu'il évoque le coronavirus, il triple son audience. Car, comme nous l'expliquait le chercheur Tristan Mendès France ici, les sujets santé provoquent "une certaine défiance envers le discours public sur la santé, qui pousse malheureusement beaucoup de gens à basculer sur les plateformes sociales". Un phénomène qui peut se quantifier. Selon l'outil socialblade, le vidéaste a gagné 17.000 abonnés en avril et 28.000 en mai, contre environ 6000 les mois précédents. Une notoriété qui lui vaudra les félicitations de la complosphère. Le 27 juin dernier, il a reçu une "quenelle d’or" de la part de Dieudonné dans la catégorie "Lanceur d’alerte"

Survivre au virus avec des jus de fruit

Un succès qui n'a rien rien d'anodin quand on sait que ce type de propos peut s'avérer dangereux. C'est en tout cas ce que craignent des associations, dont SFDiabète, qui s'est dit "consternée" par les messages "faux et extrêmement dangereux" véhiculés dans ses vidéos. Dans une vidéo publiée le 4 mai 2017, il lance ainsi que le traitement actuel de cette maladie est une "aberration totale" et qu'il ne "fonctionne pas". "Les médications ne résolvent rien et elles empirent mêmes les situations", assure-t-il avec aplomb, considérant que les médicaments, telle que l'insuline, sont en train de "tuer" les malades. S'adressant directement aux personnes diabétiques, il conclut : "Plus tu prends d’insuline, plus tu es diabétique, et plus tu grossis. Si tu perds du poids, tu ne seras plus diabétique, c’est réglé. C’est réglé immédiatement." S'il précise en avant-dernière ligne de la description de la vidéo que ces "avis et opinions ne consistent pas (...) en une consultation médicale", ce type de message suffit à préoccuper les associations, qui alertent sur "les conséquences potentiellement mortelles des 'conseils' donnés." 

Même constat concernant le Covid-19. Dans sa vidéo à succès publiée le 31 janvier, qui a, depuis, été supprimée, il nie la contagiosité propre du virus. C'est le collectif "L'Extracteur" qui en a gardé une trace. Ce groupe anonyme qui alerte depuis six mois sur les "dérives sectaires" de cet adepte de l’hygiénisme synthétise dans une série de vidéos les "incohérences et affirmations infondées" du YouTubeur afin de "fournir des outils aux personnes qui souhaitent alerter un de leurs proches sur le point d'y plonger". Il a montré, capture d'écran à l'appui, comment il fut simple, à l'arrivée de la pandémie, de tomber sur cette vidéo de dix minutes intitulée "Survivre au coronavirus". Dans une cuisine en train de réaliser des jus, Thierry Casasnovas recommande de simples pratiques alimentaires pour éviter d'être infecté. "Le coronavirus n’a rien de spécifique. Des coronavirus, il va y en avoir des tas dans toutes les années qui viennent. Donc moi, le meilleur conseil que j’aurai à vous donner, c’est : si vous vous y êtes pas mis hier, ben mettez-vous y aujourd’hui." Une question sanitaire inédite pour le monde entier mais "vite réglée" pour ce vidéaste. "Si j’étais ministre de la Santé moi, ce serait réglé rapido : bain froid et jeûne pour tout le monde, un petit peu de jus de carotte et vas-y que je t’envoie !"

Au-delà de la rémunération qu'il engendre grâce aux vues sur la plateforme, Thierry Casasnovas a d'autres revenus liés à son succès. Pour "booster" son système immunitaire, il n'utilise pas n'importe quel outil mais un extracteur de jus de la marque Warmcook avec laquelle il a un partenariat. En description, en effet, on trouve un lien avec un code de réduction pour ces machines vendues entre 400 et 550 euros. Le prix de l'une d'elles monte même à 1500 euros. Et combien gagne-t-il sur ces ventes ? Interrogée par LCI, la marque n'a pour le moment pas donné suite.

Toujours est-il qu'il faut ajouter à ces revenus ceux engendrés par les "stages théoriques et pratiques" destinés à diffuser ses préceptes, qu'il propose sur son site Regenere.org. L'un d'eux a été filmé en 2018. Conseillant à l'audience de s'installer "comme un naturopathe hygiéniste" car "c'est super facile à faire", il explique ses méthodes pour se faire de l'argent grâce à cette "niche" qui "marche très bien". Face à une audience hilare, il témoigne de ce "mec"qui rentre et à qui il faut sortir deux ou trois formulations simples pour que "le mec lâche le billet". "Il capitule, il dit 'il a tout compris sur moi'."

Argent facile, mise en danger, succès qui explose. Tous les éléments sont réunis pour que l'homme soit dans le collimateur de l'UNADFI, qui défend les victimes de secte. "Ces gens sont hyper dangereux", résume simplement la porte-parole de l'Union nationale des associations de défense des familles et de l'individu. Non pas parce qu'ils pensent que manger cru est bon pour la santé, mais parce qu'ils poussent le public à se "radicaliser" et à "tout abandonner". Dans les faits, que ce soit le collectif L'Extracteur, l'association UNADFI, ou la Miviludes, tous ont recueilli des témoignages de victimes et de proches de victimes qui ont arrêté leur traitement à cause de ce type de discours. Si l'organisme rattaché au ministère de l'Intérieur se dit interpellé par "la perte d'esprit critique et la confiance aveugle dans les théories et les prescriptions décrites dans certains témoignages", le collectif nous fait savoir pour sa part que certains récits montrent que "des victimes ont perdu leurs cheveux ou leurs dents, à cause de ce régime alimentaire". Des accusations qui, pour autant, n'ont généré aucune plainte. "Il y a une question de honte", argue auprès de LCI l'un des dix membres de L'Extracteur. "Les victimes ne veulent pas en parler, pas avouer qu'elles y ont cru." Et quand bien même les familles voudraient sauter le pas, il est "très dur de prouver le lien de cause à effet entre la vidéo et le refus de se faire soigner", regrette Christian*. 

Pourquoi n'est-il pas inquiété?

Thierry Casasnovas continue donc de publier ses préceptes hygiénistes et de s'enrichir. Avec sa notoriété qui enfle, le YouTubeur désormais à succès arrondit les angles, supprime des vidéos ou en modifie le titre. C'est le cas notamment de la réalisation sur le diabète évoquée plus haut. Initialement intitulée "soigner tous les diabètes en 20 minutes" il l'a transformée en "comprendre les diabètes". Comme le souligne le collectif créé en février, "depuis plusieurs semaines, il modifie les titres et descriptions, ajoute du conditionnel, rappelle qu'il n'est responsable de rien et complexifie son discours afin de diluer sa responsabilité". Une communication bien ficelée pour laquelle il peut même compter sur les conseils d'une agence de communication qui gère la "conception", la "rédaction" et la "direction artistique" du nouveau magazine de son client. Contactée par LCI, elle n'a pas non plus donné suite. 

Raison pour laquelle "malheureusement" aucune plainte n'existe, comme le souligne l'UNADFI, qui - pessimiste - estime que sans morts, la justice ne peut rien. "Même avec l'accumulation de témoignages sur la dangerosité, devant un juge on voit difficilement comment on peut se débrouiller." Auprès de LCI, la porte-parole relève qu'il existe donc de vraies lacunes dans l'arsenal législatif pour contrer ce qui a l'air de dérives sectaires 2.0, devenues "peu judiciarisables". "Les groupes sectaires n'ont plus la forme qu'ils avaient avant, et des individus comme Thierry Casasnovas sont biens plus dangereux et biens moins repérables." Mais jusqu'à quand ? Avec le parquet de Paris qui s'intéresse désormais à lui, le "crudivoriste" est désormais la cible d'une enquête. Sollicité par LCI, l'intéressé n'était pas joignable dans l'immédiat.

* Les prénoms ont été modifiés.

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