Première photo d'un trou noir : ce que révèle le lynchage en règle de Katie Bouman

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À LA LOUPE - Katie Bouman, présentée comme la jeune femme à l'origine de la toute première photographie d'un trou noir, est désormais harcelée sur les réseaux sociaux. De nombreux internautes lui reprochent notamment d'avoir volé la vedette au reste de son équipe. Que dit de nous cette réaction épidermique à la mise en avant d'une jeune femme scientifique ?

Vous avez peut-être vu passer son visage, partagé entre l'incrédulité et l'excitation, sur vos réseaux sociaux. La photo de la jeune ingénieure américaine Katie Bouman devant son écran d'ordinateur est peut-être désormais aussi célèbre que la toute première image du trou noir supermassif qu'elle a contribué à rendre possible.

En 2013, la scientifique, aujourd'hui âgée de 29 ans, rejoint une équipe de recherche internationale au sein du projet Event Horizon Telescope (EHT). Le but de cette mission : photographier l'infiniment loin - en l'occurrence un trou noir situé dans la galaxie Messier 87, à 53 millions d'années-lumière de distance. Plus précisément, Katie Bouman contribue, au sein d'une équipe de plusieurs personnes, au développement de l'algorithme CHIRP, qui va quant à lui permettre de visualiser quatre pétaoctets d'informations récoltées.

Mise en avant par le MIT

Après des études à l'université du Michigan, Katie Bouman est passée par le très prestigieux Institut de technologie du Massachusetts (MIT) où elle décroche une maîtrise puis un doctorat, en 2017. Sur les réseaux sociaux, le jour de la diffusion de la fameuse photo du trou noir, c'est donc elle que le MIT choisit de mettre en avant. Dès le 10 avril, elle est présentée sur Twitter comme "l'étudiante à l'origine de l'algorithme qui a produit la première image d'un trou noir". Dans un autre tweet, l'institut la compare à l'informaticienne Margaret Hamilton, qui a conçu le système embarqué du programme Apollo. Il faut dire qu'en 2016, les compétences en vulgarisation scientifique de la jeune Katie Bouman lui avaient déjà valu de se faire remarquer, lors d'une conférence TEDx intitulée "Comment prendre un trou noir en photo". Immédiatement, les médias du monde entier suivent : partout, fleurissent des articles brossant le portrait de celle qui se cache "derrière la photographie du trou noir".

De son côté, sur sa page Facebook personnelle, Katie Bouman met un point d'honneur à mettre en valeur le reste de l'équipe qui a œuvré à cette découverte. Le 11 avril, elle précise ainsi que "cette photo n'est pas le résultat d'un algorithme ou d'une personne". Elle poursuit : "La photo montrée aujourd'hui est la combinaison d'images produites par plusieurs méthodes. Cela a demandé l'incroyable talent d'une équipe de scientifiques partout dans le monde et sur plusieurs années pour développer les outils, les analyses de données, les méthodes d'imagerie et les techniques nécessaires pour mettre à jour cette collaboration a priori impossible. C'était un honneur d'avoir la possibilité de travailler avec vous tous". 

Mais cette humble mise au point ne suffit pas. Rapidement, des voix s'élèvent pour déplorer le fait que la jeune femme attire toute la lumière, au détriment du reste de l'équipe. Son travail est largement remis en cause et sur les réseaux sociaux, la scientifique devient désormais une cible. Sur Instagram, par exemple, pullulent des dizaines de faux comptes usurpant son identité, même si la plupart ont désormais été désactivés par la plateforme. Aussi, comme l'indiquent nos confrères de Numerama, la récente page Wikipedia de la chercheuse a été signalée par un homme. Celui-ci justifie son signalement par le fait que "quelqu'un qui n'est même pas professeur adjoint n'est certainement pas remarquable en tant que scientifique."

Si vous êtes là parce que vous menez une vendetta sexiste, allez-vous en- Andrew Chael, collègue de Katie Bouman

C'est à ce moment qu'Andrew Chael entre en piste. Ou plutôt, des alias, créés à son insu. De faux comptes apparaissent en effet, également sur Instagram, au nom de ce collègue de Katie Bouman, lui aussi développeur dans le projet EHT. On lui fait dire qu'il est l'auteur de "850.000 lignes de code sur 900.000". Sous-entendu : c'est bien lui qui aurait majoritairement œuvré à cette découverte scientifique. Et surtout, il serait en train de se faire chaparder son moment de gloire par une jeune femme.

Sur Twitter, Andrew Chael a immédiatement réagi. Le chercheur dément l'information annoncée sur ces faux comptes Instagram - "il y a environ 68.000 lignes dans le logiciel actuel et je me fiche de savoir combien sont les miennes", écrit-il. Surtout, il dénonce "une vendetta sexiste" à l'encontre de sa collègue. "Nos documents ont utilisé trois logiciels d'imagerie indépendants. J'ai écrit une grosse partie du code pour l'une de ces pipelines, mais Katie a été une immense contributrice du logiciel; rien n'aurait jamais fonctionné sans ses contributions et le travail de beaucoup d'autres codeurs qui ont corrigé et compris comment utiliser les données complexes de l'EHT. Avec quelques autres, Katie a aussi développé le cadre global d'imagerie qui a rigoureusement testé les trois codes et donné sa forme à l'ensemble du document. Résultat : il s'agit sûrement de l'image la plus détaillée de l'histoire de l'interférométrie." Il ajoute : "Je suis ravi que Katie soit reconnue pour son travail et qu'elle soit une inspiration pour les autres femmes dans le milieu. Je suis aussi ravi qu'elle souligne qu'il s'agit d'un travail d'équipe auquel ont participé des jeunes scientifiques, dont de nombreuses femmes. (...) Donc, même si j'apprécie les félicitations pour un travail sur lequel j'ai travaillé durement pendant des années, si vous me félicitez parce que vous menez une vendetta sexiste contre Katie, s'il vous plaît allez-vous en et reconsidérez vos priorités dans la vie."

L'effet Matilda

Mais au-delà des mensonges et des fausses informations diffusées à son endroit, la remise en question du travail de Katie Bouman en dit long sur la place des femmes dans le milieu scientifique... et au-delà. Margaux Collet, autrice de "Beyoncé est-elle est féministe et autres questions pour comprendre le féminisme", y voit deux dynamiques à l'oeuvre. L'attitude du MIT, d'abord, qui a mis en avant le profil de Katie Bouman, n'a selon elle rien d'anodin. "Dans le contexte d'un milieu scientifique où le travail des femmes est souvent rendu invisible, la volonté du MIT de valoriser cette jeune ingénieure est positive. Effectivement, le MIT en a fait une icône - on sait à quel point on veut isoler un seul nom, dans l'histoire de la recherche scientifique - mais dans ce contexte précis, on comprend que Katie Bouman peut devenir un rôle modèle pour les jeunes femmes dans les sciences, habituellement en retrait."

Une invisibilisation tellement systématique qu'elle porte un nom : c'est l'effet Matilda, baptisé ainsi en hommage à la militante féministe Matilda Joslyn Gage, qui a repéré, au 19e siècle déjà, ce phénomène. Théorisé ensuite par l'historienne des sciences Margaret Rossiter, il décrit la minimisation et le déni du travail des femmes, dans le milieu scientifique, au profit des hommes. L'exemple de Rosalind Franklin est frappant : au 20e siècle, cette chimiste britannique découvre la structure de l'ADN. Pourtant, ce sont deux chercheurs qui obtiendront le prix Nobel pour cette avancée scientifique, en 1962. 

D'une manière générale, le domaine des sciences est encore très en retard sur les questions de parité. D'après l'Unesco, les femmes ne représentent que 30% des chercheurs dans le monde. Et cette équipe de 200 personnes ayant œuvré à la photo du trou noir ne comptait elle-même que 40 femmes. Mais Katie Bouman, qui était loin d'imaginer devenir le symbole de cette découverte historique, fait désormais les frais de cette mise en lumière.

Masculinistes aux manettes

Pour Margaux Collet, "cette mise en valeur n'appelait en rien le harcèlement sexiste que Katie Bouman a subi par la suite et qui est le fait de masculinistes, qui ne supportent pas que des femmes - jeunes de surcroît - soient valorisées". Les comptes Twitter s'en prenant à la jeune chercheuse renvoient en effet pour quelques-uns à des profils clairement masculinistes. Par ailleurs, on retrouve la fausse information à l'encontre d'Andrew Chael sur le forum 18-25 de jeuxvideo.com, où cette idéologie est très répandue.

D'où cette question : appuyée par le MIT ou non, si Katie Bouman n'avait pas été une femme, aurait-on douté de son implication dans le projet ? Pour Margaux Collet, la réponse est très claire : "Dès qu'une femme est valorisée publiquement, c'est systématique, elle va subir des attaques personnelles et sexistes. A partir de cette photo d'une jeune femme, on va s'interroger immédiatement sur sa légitimité, se demander ce qu'elle cache derrière son sourire et son si jeune âge." Katie Bouman a donc beau incarner un rare renversement de l'effet Matilda, elle n'en subit pas moins les conséquences de réflexes machistes ancestraux.

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