Affiche #hatebetter : itinéraire d'une oeuvre mal comprise

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A LA LOUPE - Sortie de son contexte, une oeuvre se voulant féministe et antiraciste en Slovénie est récemment devenue un support pour l'extrême droite en Europe. Itinéraire d'une méprise à grande échelle.

Peut-être l'avez vous vue passer, sur vos réseaux sociaux. Le 11 mai dernier, une image pour le moins intrigante a fait son apparition sur Twitter et Facebook : il s'agit d'une photo, affichée sur un panneau publicitaire en pleine rue, montrant le corps dénudé d'une femme en train d'être attouchée et agressée sexuellement par six mains d'hommes. A première vue, ces mains sont noires, pour certaines ornées de bagues, de bracelets et de montres. Mais un regard plus attentif permet de constater qu'au moins trois de ces mains sont en réalité peintes en noir jusqu'au poignet. En bas de la photo, le mot-dièse #hatebetter", littéralement - "détestez mieux". 

"C'est à ce point qu'ils nous détestent"

Quel est le message derrière cet affichage et quel but sert-il ? Ces questions, plusieurs internautes se les posent. Sur Twitter surtout, ils sont nombreux à partager ce visuel, dans la semaine du 13 mai. Et n'hésitent pas à montrer leur perplexité. "Des hommes blancs ont peint leurs mains pour cette campagne ? C'est quoi ce bordel ?" dit l'un.

Un autre : "Une pub où des mains noires agrippent le corps d'une femme blanche. Qu'est-ce que ça veut vendre ? Quel message cela envoie ? C'est à ce point qu'ils nous détestent."

D'un autre côté, nombreux sont ceux qui y voient un message antiraciste subtil. Alors que faut-il en penser ? 

Une oeuvre se voulant politique, féministe et antiraciste

Trêve de suspense. En réalité, ce visuel a été édité dans le cadre d'un contexte très précis. A l'origine de cette image, une artiste : Katarina Stegnar. Présentée comme une actrice, interprète, ingénieure et chercheuse, elle a réalisé cette oeuvre d'art pour le compte d'un festival slovène d'art contemporain - le "festival performansa" - qui a exposé dans les rues du centre-ville de Ljubljana du 10 au 20 mai dernier. 

Dans la description qui est faite de son travail sur le site du festival en question, Katarina Stegnar indique : "La régulation de la sexualité féminine est à l'origine des politiques patriarcales. Que l'on parle de la burka, de la criminalisation de l'avortement ou la diabolisation du plaisir féminin. Maintenant, c'est fini. Non c'est non. Je ne laisserai mon corps se faire exploiter par aucun but politique. Je suis la maîtresse de mon plaisir. Je ferai ce que je veux de mon corps, où je veux avec qui je veux. J'aime mon copain slovène, qu'il soit noir, jaune, rouge ou toutes les couleurs de l'arc en ciel." Un avant-propos qui laisse peu de doute quant au message politique, féministe et antiraciste, recherché par le projet #hatebetter. Le festival lui-même se décrit comme "un geste artistique qui prend des points de vue littéraux, stéréotypes, désordonnés et provocants sur l'art contemporain" et prend "pour point de départ les commentaires anonymes écrits en ligne". En d'autres termes, les amalgames régulièrement réalisés, notamment par l'extrême droite, entre personnes migrantes et violences sexuelles faites aux femmes.  

Contactée par LCI, l'artiste nous indique qu'elle a posé elle-même dans le cadre de cette oeuvre - qu'il s'agit donc de son propre corps ici mis en scène. Elle ajoute que ce "poster est aussi une réponse à une couverture du magazine slovène Demokracija, à l'automne 2018". Un magazine d'extrême droite ayant en effet représenté le corps d'une femme dénué agrippé par des mains noires. Le titre indiquait : "La culture du viol arrive en Slovénie par les migrants."

Sauf que si les intentions de l'artiste sont claires, le message véhiculé par son oeuvre l'est beaucoup moins. En témoignent plusieurs partages au premier degré de ce visuel par l'extrême droite, ici en France. C'est ainsi que nous retrouvons cette affiche tirée de son contexte et partagée sur la page de Julien Havasi, numéro 7 sur la ligne identitaire "La Ligne claire" portée, il y a peu de temps encore, par Renaud Camus aux élections européennes.

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Dans les commentaires, en-dessous, défilent les incitations à la haine. "Répugnant ces mains sur ce si beau corps" peut-on lire, ou bien "des violeurs en puissance. Ecoeurant. Et jamais punis." Plus bas, une internaute s'interroge tout de même : "Pourquoi le bras en haut à droite est-il coloré jusqu'au poignet seulement ? (...) Je crois surtout que la coloration des membres a été mal faite. Il n'y a personne pour VERIFIER avant d'éditer ce genre d'affiche qui nous fait juste passer pour des cons, au final?"

Le compte Facebook qui a initialement repris cette image partage de nombreux contenus hostiles aux musulmans et aux migrants. Il présente cette affiche comme étant une "campagne de pub anti-immigration incontrôlée en Slovénie". Le post ne comptabilise que 166 partages mais là encore, les commentaires pullulent et prouvent que la photo a été comprise au premier degré. "C'est juste une mise en garde de ce qui est déjà en train de se produire chez nous", "la Slovénie est rude dans les alertes mais au moins c'est clair...". L'auteur, dans les commentaires, reconnaît toutefois avoir mal interprété le message. Sans pour autant supprimer sa publication qui suscite bien d'autres commentaires pouvant tomber potentiellement sous le coup de la loi et que nous ne reproduirons pas ici. De son côté, interrogée sur ces diverses interprétations de son travail, l'artiste n'a pas donné suite. 

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