Au travail et partout ailleurs, la plaie des "petites blagues" sexistes

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LOL – Dans un récent rapport, le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) épingle l’humour sexiste, réalisé au détriment des femmes. Dans votre vie quotidienne, mesdames, vous y êtes sûrement exposées. Plusieurs femmes témoignent pour LCI de la pénibilité de ces sorties qui se cachent sous le prétexte de l’humour… beaucoup plus qu’elles n’en mobilisent les ressorts.

C’est l’histoire de blagues… plus vraiment très drôles. Ce jeudi 17 janvier, le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) rend public un état des lieux du sexisme en France. Vaste programme, au sein duquel il a choisi de se concentrer sur deux problématiques jusque-là encore peu explorées : les injures sexistes dans l’espace public et… l’humour au détriment des femmes. 

L’étude s’est donc attachée à explorer, dans quelques matinales radio et plusieurs sketchs publiés sur YouTube, ces blagues qui exploitent, "d’une part, le fait de rire sans les femmes, d’autre part le fait de rire contre les femmes, en d’autres termes de rire des prétendues caractéristiques des femmes, la plupart du temps réduites à un objet sexuel ou disqualifiées". Dans ces cas-là, relève encore le HCEfh, les femmes "sont alors présentées comme agressives, en compétition les unes avec les autres, incompétentes, stupides ou naïves". Et le résultat est sans appel : sur le matériel exploré dans cette enquête, "au moins un ressort sexiste est mobilisé par plus de la moitié des contenus humoristiques analysés". Une "violence du quotidien" subie par les femmes, qui marque un échelon parmi d’autres dans le continuum des violences sexistes.

"Tu avais juste l'air d'une pute"

Car au départ, ces "petites blagues" n’ont l’air de rien. Au travail, ce sont des phrases jetées dans l’open space. Entre amis, des remarques glissées dans les conversations. Pour certaines femmes que nous avons interrogées, elles peuvent néanmoins s’avérer pesantes. "C'était à la soirée d'anniversaire de ma meilleure amie d'enfance, se souvient Perrine. Je me retrouve en face de l'un de ses très bons amis que je n'avais jamais rencontré avant. À un moment, il s'adresse à une copine et lui dit quelque chose comme ‘non mais la jupe que tu portais ce jour-là... t'avais juste l'air d'une pute’. Ça fait rire la moitié de la table, mais je me permets de lui dire que sa ‘blague’ est sexiste." S’en suit une autre remarque du même type, que Perrine, là encore, ne laisse pas passer. Résultat : son interlocuteur s’emporte. La bonne ambiance de fête d’anniversaire en prend un coup.

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Lara*, étudiante en classe préparatoire littéraire, assiste régulièrement à des blagues sexistes de la part de ses professeurs. "Hier, par exemple, l’une de nos enseignantes nous demande : ‘Vous avez bien compris ? Dites-le si vous ne comprenez pas hein ! Surtout les filles, puisque c’est moins intelligent que les garçons’. Elle a aussi dit ‘au temps où les femmes ne travaillaient pas, ah quel temps béni !’ ou – plus récemment – ‘si toutes les femmes étaient jolies, ça serait chiant ! Il faut bien qu’il y ait une moche ici ou là’." Des traits d’humour, dispensés dans le contexte sérieux de cours de haute volée, qui ne font pas rire Lara.

Des trucs de "gonzesses"

Au travail, le phénomène est légion. Anna* est journaliste et son rédacteur en chef, sur les sujets sportifs, ne peut s’empêcher d’appeler les athlètes "les grosses". Ou d’évoquer les femmes sous le terme de "gonzesses", de manière assez systématique. 

Quant à Pauline*, elle se souvient d’une ambiance pour le moins compliquée au sein de son ancien métier, dans le milieu de la publicité - qu’elle a d’ailleurs fini par quitter. "J’avais droit à des petites remarques quotidiennes de la part de mon manager. Il insultait les clientes en les traitant de ‘pute pas baisable’, de ‘grosse salope’. Il critiquait les tenues vestimentaires de toutes les filles de la boite : ’eh beh aujourd’hui on a fait péter la jupe ! On va chez le client hein !’"  Ces ‘blagues’, qui flirtent avec le harcèlement sexuel, étaient selon Pauline "constantes" et rendaient son poste "impossible à vivre au quotidien".

D’autant plus difficile à vivre qu’il faut, pour les personnes que ces remarques heurtent, choisir son combat : se taire et préserver sa tranquillité ou bien réagir… quitte à s’exposer au fameux "on ne peut plus rien dire". Sur ce point, nos interlocutrices sont unanimes : ces "petites blagues" se cachent derrière le prétexte de l’humour, beaucoup plus qu’elles n’en mobilisent les ressorts. Régulièrement, Pauline tenait tête à son chef doté d’un humour douteux. "Dès que quelqu’un essayait de dire un truc, on avait le droit au ‘oui, ouin, on ne peut plus rien dire! Je pense que l’humour était l’excuse pour se permettre de dire ce genre de choses. Je l’ai de nombreuses fois entendu parler de sujets liés au féminisme, au mouvement #metoo et clairement, il était sexiste de nature. Mais dire une remarque sexiste, puis rigoler directement après, c’était plus simple pour se défendre si on osait dire quelque chose."

Même pas drôle

Face à cet ami aux remarques déplacées, Perrine a elle aussi choisi de réagir : "On a eu un débat pas vraiment constructif, puisqu'il ne voyait pas le problème. Il m'a dit que je manquais d’humour. Je suis globalement passée pour la relou de service même si d'autres personnes autour de la table ont fini par me défendre. Je me suis aussi sentie obligée de m'excuser à l'amie dont c'était l'anniversaire, qui m'a plus tard expliqué que j'avais bien fait et m'a remerciée." 

Par ailleurs, cette confrontation n’est pas la première du genre pour elle  : "Je me suis déjà pris la tête en soirée, par exemple avec un mec que je ne connaissais pas qui s'est mis à me parler de ma tenue, puis de ma poitrine. Je lui ai dit que c'était déplacé, il m'a renvoyé le même discours que l'autre : ’t'es une frustrée sans humour’." Une répartie finalement loin d’être originale… et même pas drôle. 

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* Ces témoignages sont anonymisés

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