"Il faut que je rende cette colère" : Anaïs Bourdet, de "Paye Ta Shnek", nous parle du "burn-out militant"

Population

BURN OUT - Elle a tenu le Tumblr "Paye ta Shnek" pendant sept ans. Anaïs Bourdet, épuisée, y met fin ce lundi 24 juin. Colère accumulée et précarité l'obligent à prendre du recul. Elle traverse ce qu'elle appelle un "burn-out militant" et nous livre ses impressions.

"Je n'en peux plus. Je n'y arrive plus. Je n'arrive plus à lire vos témoignages et à les digérer en plus des violences que je vis dès que je mets le pied dehors." Après sept années d'existence, Anaïs Bourdet, créatrice du Tumblr Paye Ta Shnek (PTS), a décidé dimanche de mettre la clef sous la porte.

 "Paye Ta shnek", c'est en fait bien plus qu'un Tumblr. C'est une action de recensement de témoignages portant sur le harcèlement de rue qui aura fait des petits, dans tous les domaines : on connaît désormais "Paye ta blouse" qui dénonce le sexisme à l'hôpital, "Paye ta robe" qui oeuvre dans le milieu des avocats ou encore "Paye  ton journal", qui travaille sur une introspection féministe des médias. En fait, via PTS, Anaïs Bourdet aura formé toute une nouvelle génération de militantes.

Mais aujourd'hui, elle est à bout. Si elle arrête, ce n'est pas par manque de conviction, ni parce que le problème du harcèlement de rue serait désormais réglé. Si Anaïs Bourdet cesse d'être  "la meuf de PTS", c'est parce qu'elle ne sait plus que faire de la colère accumulée à travers ce projet. 

Un volcan et des éruptions

Contactée par LCI, elle détaille : "Cela fait quelques temps que je réfléchissais à terminer PTS, notamment depuis la venue de Tariq Ramadan à une conférence sur les violences faits aux femmes. Mais la vérité, c'est que la violence au sein de la gestion de ce projet me tue à petit feu, il faut que je cherche à me protéger." Samedi dernier, explique-t-elle, elle est sortie faire la fête avec des copines. "On a été agressées cinq fois, de cinq manières différentes. Et j'ai tellement de colère en moi que face à ces agressions, je n'ai pas réagi comme avant. Désormais, je vois que je fais porter des risques à mes copines et ce n’est pas acceptable. Il faut que je rende cette colère."

Car concernant Anaïs Bourdet, cette colère arrive de partout : "Il y a la colère que tu subis, la colère que tu écoutes, celle que tu accueilles, et il faut y ajouter le harcèlement en ligne que tu te prends quand tu portes un compte militant comme PTS sur les réseaux sociaux. J'ai accumulé une dose de violence qui, humainement, n'est pas gérable. Je suis longtemps restée dans le déni, je pensais que j'y arrivais, j'ai cru que j'allais très bien.  Mais je vois bien maintenant que des symptômes sont là depuis longtemps : des épisodes dépressifs, de l'angoisse, un manque de patience et de pédagogie, des envies de violences, parfois... La colère est une bonne chose, elle peut être saine, mais quand elle se transforme en violence envers soi-même et envers les autres, c'est que quelque chose ne va pas. J'ai trop cumulé, ça a fait comme un volcan : les éruptions s'enchaînent."

L'impression de ne jamais s'arrêter

Peu à peu, Anaïs Bourdet a eu la sensation de se perdre elle-même, de ne plus se reconnaître. "Je ne suis plus Anaïs Bourdet, la  militante féministe par moments. Je suis devenue uniquement féministe." Il faut dire que dans son cas, cette colère perpétuelle s'est ajoutée à une précarité structurelle. "Je suis graphiste free-lance. Tout le travail bénévole fait pour PTS, je ne l'employais pas dans l'activité qui me permet de payer le loyer et de me nourrir." Résultat : l'impression de ne jamais arrêter, de ne jamais se poser... sans pour autant rien en tirer. " Cette précarité financière, c'est vraiment l'impression de ne jamais voir le fruit de son travail et ça finit par peser sur le système" ajoute-t-elle. 

Sur le plan professionnel, cette impression de roue qui tourne à vide a un nom : le burn-out. Depuis quelques années, les milieux activistes comprennent que ce phénomène ne se restreint pas au monde de l'entreprise. On parle désormais - et Anaïs Bourdet emploie ce terme à propos d'elle-même, de "burn-out militant". Kiyémis, militante afro-féministe et auteure de A nos humanités révoltées, n'a pas été jusqu'à connaître le burn-out. Mais elle reconnaît une "fatigue", bien présente. "En tant que militantes, nous sommes confrontées à la laideur du monde, à un système oppressif qu'on ne peut plus ignorer, dit-elle. On doit faire le deuil d'un monde qu'on imaginait plus juste, moins violent. Cela crée une colère qui ronge. Même si cette colère est légitime, c'est quelque chose qui, personnellement, m'est très désagréable à vivre. Parfois j'aimerais juste être insouciante, débrancher mon cerveau. Ce qui est d'autant plus difficile à faire quand on milite aussi sur Internet : avec le smartphone, ça devient du non-stop."

Lecture, amis proches et Sims : les remèdes à la fatigue militante

Alors face à ce sentiment d'injustice qui ne s'estompe jamais, il faut bien imaginer quelque chose. Pour Kiyémis, il s'agit de revenir aux bases : prendre soin d'elle et s'entourer de ses proches. "J'ai un bon système de soutiens, d'amies militantes et d'autres qui ne le sont pas mais sont bienveillantes et respectueuses. Je cultive mes activités sociales, j'essaie de ne pas rester seule et même quand je vois d'autres activistes, je privilégie les contacts dans la vie non numérique, au café ou en extérieur. Et puis, ajoute-t-elle, je danse, je lis, j'écris et je joue aux Sims."

Via la newsletter Les Glorieuses, la militante féministe Rebecca Amsellem évoque ce concept de "burn-out activiste" par le travail de Vandana Shiva, docteure en philosophie des sciences indienne et écoféministe. Celle-ci détaille l'idée de "désobéissance créatrice", qui selon Rebecca Amsellem, pourrait être un remède au burn-out militant. "Chaque militant doit trouver sa propre voie, explique ainsi Vandana Shiva en interview. Mais au cours de mes quatre décennies d'activisme, j'en ai vu beaucoup se disperser et, de leur propre aveu, s'épuiser jusqu'au burn-out. Cela arrive quand on tente de résister à une situation qui nous paraît injuste, sans proposer de solutions concrètes en contrepartie. Pour militer sur le long terme, il faut trouver le bon équilibre entre résistance et alternatives positives."

Une alternative positive, c'est exactement ce que compte cultiver à présent Anaïs Bourdet qui, assure-t-elle, ne cessera pas ses activités militantes pour autant. Avec le podcast "Yesss", qui relaie des victoires sur le sexisme, elle jubile : "On rigole, on trouve des solutions, on a un état d'esprit plus léger. On voulait un podcast qui nous fasse du bien et c'est le sens dans lequel je veux aller, en restant féministe pour toujours évidemment." En attendant, cet été, elle va prendre du bon temps mérité, faireun petit tour dans sa famille, des promenades, des balades à la plage et du sport. Désormais elle va prendre soin d'elle... pour un jour peut-être revenir à s'occuper des autres. 

Lire et commenter