"Ils vont vendre le pays" : pourquoi le "pacte de Marrakech" affole-t-il une partie des Gilets jaunes et de la droite ?

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INQUIÉTUDES - De nombreux messages sur les réseaux sociaux s'inquiètent de l'effet du"pacte de Marrakech" sur les migrations, en référence à un texte voté en juillet à l'ONU par les Etats membres dont la France, et ratifié lundi 10 décembre. Mais que dit et que décide vraiment ce texte ? On vous explique.

"Ils vont vendre le pays", "ce sera un remplacement des peuples". Depuis le début du mois, un message alarmiste apparaît sur certains groupes de Gilets jaunes sur Facebook au sujet d'un texte appelé "pacte de Marrakech" sur les migrations. Le débat n'a pas épargné la sphère politique : mercredi 5 décembre, le principal parti d'opposition à droite, Les Républicains, demandait ainsi au gouvernement d’organiser au Parlement un débat sur la question. Au motif que le texte comporterait, selon la secrétaire générale du parti, Annie Genevard, de "nombreuses mesures contestables". D'où vient cette affirmation ? Qu'en est-il ? Et de quoi parle-t-on, alors que le pacte a été ratifié lundi 10 décembre ?

Un message alarmiste

Sur certaines pages de Gilets jaunes, la présentation du "Pacte de Marrakech" est souvent relayée avec un article, ou une vidéo, provenant de "riposte laique". Un site d’extrême droite qui s’effraye de la "disparition programmée de la chrétienté" et est ouvertement islamophobe. En commentaire, les internautes s'inquiètent pour certains d’un texte qui "ouvrira toutes les frontières" ou qui "vendra le pays", quand d’autres vont encore plus loin, avec une théorie du complot surprenante. Ainsi, certaines publications expliquent que le mouvement des Gilets jaunes a été orchestré par l’Etat pour "camoufler" la signature de ce pacte. 

Toutes les pages des Gilets Jaunes ne relaient cependant pas ces posts.  Ainsi sur  "La France en colère" créé par Eric Drouet, où on ne croise le mot "Marrakech" que dans des commentaires. En revanche, elle est largement relayée sur des pages comme "Gilet jaune", qui compte pourtant 25 modérateurs.

Pourquoi en parle-t-on ?

Ce n’est pas tant le nombre de partages que la publication répétée, par certains internautes, du même message qui a fait émerger la problématique. Par exemple, l’un d’eux, ouvertement d’extrême droite sur son compte Facebook, a œuvré depuis le début du mois à matraquer le même commentaire sur la page "Gilet jaune". Le message, qui commence par déclarer qu’il se fait "censurer" alors qu’il apparaît une vingtaine de fois, est un copié-collé alertant sur l’"extrême gravité" de l’événement.  

Un message qui est arrivé jusqu’à la sphère politique. Ainsi, et alors que le texte a été adopté en juillet par tous les Etats-membres de l'ONU, à l'exception notable des Etats-Unis, et que des négociations sont en cours depuis 2016, Marine Le Pen ne s’est prononcée sur la question que le lundi 3 décembre. Au siège de son parti, à Nanterre, la présidente du Rassemblement National, ex-FN, avait ainsi déploré une "trahison silencieuse de la nation", reprenant certaines critiques des internautes. Derrière un pupitre, sur lequel est inscrit : "Le pacte de Marrakech : la boîte de Pandore de la submersion migratoire", l'ex candidate à la présidentielle expliquait même que les engagements de la France seront "irréversibles". 

Un pacte "non-contraignant"

D'où venait cet emballement ? Lundi 10 décembre, le président de la République a signé un traité inédit de l'ONU, qui a été ratifié par les Etats-membres de l'organisation en juillet dernier. Celui-ci compte "améliorer la coopération" internationale afin d'aboutir à des "migrations plus sûres, ordonnées et régulières. Pour ce faire, le document, disponible en ligne ici,  donne 23 objectifs. Parmi eux, on retrouve par exemple la volonté de contrôler les flux en luttant  notamment "contre les facteurs négatifs (...) qui poussent des personnes à quitter leur pays d’origine", mais aussi en renforçant "l’action transnationale face au trafic de migrants". Afin d'informer les migrants, le document propose aussi de mettre à disposition un site internet pour notifier les candidats au départ de "toutes les options migratoires possibles". Enfin, est également posée la problématique de la sensibilisation des populations afin d"éliminer toutes les formes de discrimination et encourager un débat public fondé sur l’analyse des faits".

Ce texte propose donc des pistes de coopération sans toutefois être contraignant. Pas de "vente" de la France à l'ONU à l'horizon. Ainsi, et ce dès le préambule, le texte rappelle que "le droit souverain des États de définir leurs politiques migratoires nationales" sera respecté, et que les propositions ne sont que "objectifs " sans valeur légale. 


Le document comporte par ailleurs plusieurs principes déjà présents dans les textes internationaux comme celui des droits de l'Homme et des enfants ou la Convention relative à l’esclavage. Certaines propositions apparaissent même dans l'accord de Paris sur le climat ou font même partie du droit français, comme le regroupement familial. En fait, tout ce que fait le traité réellement est d’ajouter aux lois de chaque État des idées pour gérer l’information entre eux, notamment via une base de données sur les flux migratoires et l’échange d’expertises entre pays signataires. Comme le rappelle le Secours catholique à l’AFP, qui suit les négociations depuis deux ans, ce pacte n’est donc qu’une "prise en compte" de la question de l’immigration de la part de tous les Etats.

Et concernant les "159 millions de migrants en France d'ici 2025" annoncés par certains internautes ? Difficile de retrouver les sources de ce chiffre : en 2000, le très conservateur magazine Spectacle du Monde, y consacrait un article, faisant intervenir un chercheur qui estimait que "pour maintenir l’équilibre actuel (...) l’UE devrait ouvrir ses portes, d’ici à 2025, à 159 millions de travailleurs immigrés." Mais de fait, un rapport préliminaire de l'Onu datant de la même année avait fait le calcul que, compte tenu du rythme de vieillissement de la population, l'Union européenne - et non pas la France - devrait accueillir 159 millions de travailleurs immigrés pour assurer la bonne santé de son appareil productif. Une prédiction à relativiser, aujourd'hui, puisque l'UE a vu sa population augmenter de 21 millions d'habitants depuis. Un chiffre que les projections amènent à voir à la hausse d'ici 2025 et même après. Sans que cela soit davantage un objectif de l'Onu.

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