"Je vais devenir quoi ?" : des dessins sur les trottoirs de Paris faute de place pour les sans-abris

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LES BEAUX JOURS SANS TOIT - La trêve hivernale prend fin le 31 mars. Afin de dénoncer le sort de milliers de sans-abri menacés d'un retour à la rue, l'association l'Armée du Salut a mené une action dans Paris ce mercredi.

Depuis 23h, Jean-Baptiste a taggué 18 lieux parisiens. Ce jeudi 28 mars, l’Armée du Salut a mené une action dans la capitale afin d’alerter sur les conséquences de la fin de la trêve hivernale à partir de lundi prochain. Son interruption risque de mettre, du jour au lendemain, des milliers de personnes à la rue. 


L’adage veut qu’une image vaille mille mots. Alors pour rappeler que, comme chaque année, des centaines de sans domicile fixe vont devoir retourner dans la rue, la fédération humanitaire a recouvert les trottoirs d’un carré en pointillé avec un lit à l’intérieur. Une façon de délimiter "la seule place réservée aux personnes sans-abri à la fin de l’hiver", à savoir un morceau de trottoir. Et ce dans des lieux choisis spécifiquement : à l’entrée des métros, ou sur des marches, là où les passants regardent où ils mettent les pieds. "On ne demande pas aux personnes de s’engager mais d’arrêter d’ignorer", indique ainsi Mayore, l’un des membres de la fondation.

Près de 8000 personnes potentiellement remises à la rue

Devant la statue Harmonie, dans le 3ème arrondissement de la capitale, Samuel prend la parole. Alors que le dernier tag vient de recouvrir les abords du métro Arts et Métiers, il explique que depuis "130 ans l’Armée du Salut est sur le trottoir pour aider celles et ceux qui y dorment". Sauf que cela fait "130 ans qu’ils y sont toujours." Alors qu’il reconnaît les efforts "importants" faits par les pouvoirs publics, il estime que leur rôle n’est pas simplement d’héberger mais aussi de "trouver une solution" pérenne. "Une personne à la rue c’est une personne en trop."

Et le décompte récent par des bénévoles dans les rues de Paris prouve à quel point la tendance n'est pas à la baisse du nombre de SDF. Lors de la "nuit de la solidarité" cet hiver, 3622 sans-abri ont été comptabilisés dans la rue contre 3035 en 2017.  Un chiffre qui ne comptabilise pas les personnes accueillies en hébergement d'urgence. De ce fait,  l'Armée du Salut estime que 8000 SDF devraient progressivement dormir à nouveau dehors, et ce à partir du 31 mars, dont 4500 uniquement à Paris. De son côté, le gouvernement a annoncé mardi vouloir pérenniser 6000 des quelques 14.000 places ouvertes cet hiver. 


Une décision saluée par les associations, mais qui laisse peu de temps pour s'organiser. Et dont la mise en place reste imprécise. "L’année est faite de saisons, et à chaque fois on s’étonne que l’hiver arrive et qu’il est suivi de l’été", lance, exaspéré,  le directeur du Palais du peuple [nom de l'établissement de prise en charge de l'Armée du Salut],. Louis Ngwabije rappelle ainsi que la chaleur ne fait pas disparaître les ennuis que vivent les sans-abri. Selon lui, les places d’hébergement, et leur augmentation, ne suffisent pas. Car cette solution, en plus d’être temporaire, ne permet pas de "considérer" les personnes en besoin d’aide. "Il faut accueillir l’humain dans toute sa splendeur, avec les particularités de chacun, et non pas faire un accueil de masse temporaire. Celui-ci aggrave même la situation." Ainsi, la fermeture des hébergements après la trêve hivernale créent de grosses difficultés. D’une part, l’émergence de campements et squats, et de l’autre, l’arrivée d’un lot d’obstacles "insurmontables". Louis Ngwabije nous raconte ainsi comment ils retrouvent d’anciens logés "dans une situation totalement dégradée" à partir du printemps. "Ce n’est pas pour rien qu’on enregistre le plus de décès de sans-abri en avril et en juin". Car il explique que la remise à la rue est "mal digérée". "Ils doivent à nouveau affronter seuls les problèmes de la rue après avoir passé quelques mois  au chaud à être cocooné."

La fin de la trêve hivernale sonne le début de l’angoisse

Présente à côté de la table où a lieu une distribution de cafés, Nayana est venue en renfort. Cette femme qui a passé "quinze ans à traîner sa valise" avec son fils, est hébergée par l’Armée du Salut depuis deux ans. Une situation qu’elle décrit comme "le paradis". "C’est propre, on peut manger, tout le monde me respecte et mon fils de quinze ans va à l’école", témoigne cette Sri Lankaise, un sourire jusqu’aux oreilles. Malgré cette situation, qui reste précaire, elle a tenu à venir ce matin. Reconnaissante vis-à-vis du travail des associations, elle désire que "tout le monde puisse être aidé". C’est aussi la raison pour laquelle Ferdinand est au rendez-vous. Devant la presse, il se rappelle des moments qu’il a vécus à l’approche de la fin de la trêve hivernale. "On a tout le temps une inquiétude : On va devenir quoi après ?"


L’homme explique même qu’il vivait constamment "la peur au ventre". Un sentiment qu’Ayinde ressent depuis des semaines.  Aidé par deux associations, l’Armée du Salut et Aux captifs la libération, cette dernière lui demande d’être patient. Elle ne dispose plus de place permanente pour le moment. Problème : dans trois jours il devra peut-être quitter son hébergement d’urgence. Il en a la "boule au ventre". "Comment je vais vivre, je vais devenir quoi ?", nous demande-t-il, ému. Car la rue, il la connait, et il ne veut pas la retrouver. Il a passé un an sur les trottoirs, à être victime de violences et de vols. Il a "trop souffert" pour y retourner. Et sa gorge se serre lorsqu’il repense à ces heures passées à "traîner au milieu des alcooliques et des fumeurs de drogue". À 32 ans, Ayinde veut continuer ses cours de français, reprendre la couture, qu’il exerçait en Côte d’ivoire, et avoir le temps de lire. En somme "penser à autre chose, mettre [ses] idées en place". Et surtout, ne pas perdre la tête. "Parce que c’est ce que vous fait la rue : elle vous rend fou." 

L’avenir d’Angelov est lui aussi plus qu’incertain. Avec son accent bulgare, il nous raconte comment il a passé les deux dernières années dehors après avoir dû mettre sa voiture à la casse. Arrivé en France en 2009, il a accumulé les travaux sur les chantiers, qui lui permettait parfois de mettre un toit sur sa tête. Les chambres, ou plutôt les garages, il les partageait avec une quarantaine d’autres hommes, dans la même condition que lui. Les appels au 115, numéro d’urgence qui renseigne sur les possibilités d’hébergements, ne menaient jamais à rien. C’est donc une assistante sociale qui lui a conseillé de contacter l’Armée du Salut, il y a deux mois. Depuis dans un lieu chaud et propre, il multiplie les rendez-vous pour trouver des missions fixes dans le bâtiment. Une recherche qui n’a pas encore porté ses fruits. Alors, à 36 ans, Angelov ne sait toujours pas où il dormira dans trois jours.

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