Elles ont connu la lutte pour l'IVG et la pilule... Que pensent-elles des féministes d'aujourd'hui ?

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TRANSMISSION - Ce samedi 24 novembre ont eu lieu plusieurs marches en France contre les violences sexistes et sexuelles. L'occasion d'une rencontre entre plusieurs générations de femmes et de féministes. Mais au fait, que pensent les contemporaines de la lutte pour l'IVG et la contraception des militantes d'aujourd'hui ?

Elles ont entre 60 et 86 ans. Nées entre les années 30 et la fin des années 1950, certaines d’entre elles ont connu la seconde guerre mondiale. Mais ce qu’elles partagent toutes, c’est d’avoir traversé, déjà jeunes adultes, la légalisation de la contraception en 1967, ou celle de l’IVG, en 1975. Des dates-pivots en matière de droits des femmes, qui ont marqué ce que les observateurs appellent la "deuxième vague du féminisme", centrée sur une reprise du contrôle des femmes sur leur propre corps.


Quand on a eu 20 ans pendant la levée d’importants carcans moraux, quel regard porte-t-on sur les féministes actuelles et le monde "post #MeToo" ? Alors que plusieurs mouvements militants pour les droits des femmes ont manifesté ce samedi 24 novembre, contre les violences sexistes et sexuelles, c’est la question que nous avons posée à plusieurs femmes issues de cette génération, qu’elles soient féministes… ou pas. 

Le droit à l'IVG au cœur des craintes

Avec pour toile de fond, cette interrogation : d’après elles, le combat des droits des femmes est-il gagné ? La réponse, sur ce point, est unanime : "Il y a encore du boulot." Les mamies d'aujourd’hui sont les premières à reconnaître "les progrès énormes" survenus dans la seconde partie du XXème siècle, mais elles restent globalement inquiètes. Notamment en ce qui concerne le droit à l’interruption volontaire de grossesse. "Un courant conservateur persiste" juge Mireille, 79 ans, ancienne directrice d’école en Normandie et mère de cinq enfants. "Je trouve qu’on vit un retour en arrière. Les gens se réfugient dans la religion, l’IVG n’est pas encore tout à fait admis. Il y a encore un sens à se battre pour cela."


Annie elle, avait 17 ans lors de la victoire de Simone Veil devant l’Assemblée nationale. Elle en garde un vif souvenir. "J’étais jeune, mais j’avais mon avis : moi j’étais pour !" se rappelle cette ancienne infirmière, mère de trois filles dans le Nord. "J’ai moi-même eu recours à une IVG, à l’époque où elle était déjà autorisée. Et bien, j’ai quand-même eu droit à des remarques de la part des médecins qui sous-entendaient que je faisais ça à la légère et laissaient traîner la procédure. Seul le Planning Familial a été compréhensif. Et je crois qu’aujourd’hui, les jeunes filles peuvent vivre cela aussi."


Parisienne de 86 ans, Jeannine reconnaît que ses petites-filles "ont la vie plus facile de ce côté-là". Comprendre, de celui de leurs droits reproductifs et sexuels. Mais elle encourage les féministes de 2018 à "rester vigilantes".  "J’étais très sensibilisée au débat sur l’IVG. J’ai écouté les récits de ma mère et de ma grand-mère qui avaient fait des fausses couches, des histoires de drames et d’enfants tués à la campagne, de femmes qui finissaient estropiées... J’étais à fond pour l’IVG et je le suis toujours. Qu'on puisse protester contre aujourd’hui, ça me révolte."

Des cochons, il y en a toujours euMireille

En 2018, des jeunes militants, qui se font appeler "Les Survivants", manifestent toujours contre le droit à l’IVG. Il arrive aussi que des locaux du Planning Familial soient encore vandalisés. Mais au-delà de ces résistances – réelles mais sporadiques - qu’en est-il du bon vieux patriarcat ? A-t-on évolué dans le bon sens depuis que Mireille, par exemple, était une jeune fille ? A l’entendre parler, pas franchement. Vice-présidente d’une association de natation, elle a son avis sur le président du club… qui est un homme. "Il est très aimable, mais il est toujours un peu dans l'irrespect de l’opinion des femmes, qui apparaît comme secondaire. C’est insidieux, mais c’est là. Dans l’association, j’ai été obligée de me battre pour faire reconnaître que l’aquagym n’était pas ‘un truc de bonne femme’. Pour les hommes, c’est de la rigolade, ils ne veulent pas en faire alors que par ailleurs, ils ne pratiquent pas d’autre sport !" Selon elle, "il existe toujours un esprit machiste, toujours une domination masculine". Elle reprend, en colère : "Même en politique.  Ségolène Royal par exemple, elle a été maltraitée ! C’est quoi ça, au siècle où on vit ?!"


Quant au mouvement #MeToo, il a lui aussi transcendé les générations. Cette écoute nouvelle de la parole des femmes, Annie la voit d’un bon œil : "#MeToo, ça me parle. Je pense que beaucoup de femmes – voire toutes, en fait – ont eu des histoires. Au travail, un interne est passé derrière moi et m’a attrapé les seins. Je lui ai mis une gifle, mais c’est tout. Je n’ai pas réagi outre mesure. A l’époque, ça ne m'a même pas traversé l'esprit d'en parler à ma hiérarchie.  Aujourd’hui, je conseillerais à mes filles de remettre la personne à sa place et d’alerter qui de droit. Le fait que les médias en parlent aide beaucoup. Maintenant, on connait davantage nos droits." Même constat, même silence, pour Mireille, qui a elle aussi vécu une agression sexuelle étant jeune. "A 16 ans, j’avais un problème de scoliose, je devais prendre des séances chez le kiné. Un jour il m’a embrassée à pleine bouche et puis je me suis sauvée. Plus tard, j’ai confié à une autre patiente que je ne voulais plus y aller, elle m’a raconté qu’il l’avait elle-aussi plaquée contre le mur. Je n’ai jamais osé rien dire à ma mère." Elle ajoute, fataliste : "Des cochons, il y en a toujours eu."


Le raisonnement est différent chez Jeannine, qui se dit "surprise des mouvements actuels un peu contre les hommes". Elle explique : "Ça m’étonne de voir autant de jeunes femmes qui ont été forcées. Moi j’ai vécu et travaillé toute ma vie à Paris et je n’ai jamais eu ces expériences-là… ". Elle ajoute, après un moment de réflexion, "je ne vous dirais pas qu’on n’est jamais venu me frotter dans le métro, mais bon…"

Un combat sans fin Martine Storti

Et qu’en pensent les militantes féministes de longue date ? Martine Storti, écrivaine et journaliste, a longtemps milité auprès du MLF, le "mouvement de libération des femmes", qui a rendu hommage, en 1970, à la femme du soldat inconnu. "Si je compare avec les années 60, je trouve que la situation s'est grandement améliorée, que ce soit sur l’avortement, la contraception, la féminisation des métiers… Les progrès sont incontestables. Mais les féministes d’aujourd’hui ont mis, à juste titre, #MeToo sur le devant de la scène, et avec ce hashtag toutes les dénonciations de harcèlement et de violences. Pour moi, c’est un mouvement important, qui dépasse largement le périmètre des associations féministes. Je suis contente de voir que le flambeau des années 70 sur la lutte contre le viol est repris par de très nombreuses femmes. Elles n’ont pas envie de se faire tripoter les fesses ou de ‘passer à la casserole’ et c’est très bien. Mais ça ne veut pas dire que je suis d’accord avec tout ! Mais toutes ces militantes, moi je les trouve combattantes, énergiques. Et c'est bien car le combat pour l'émancipation des femmes, en particulier celui contre les violences sexistes et sexuelles est un combat sans fin.""


Au sujet des militantes, justement, il y en a certaines qui ne passent pas. La plupart des femmes que nous interrogeons citent les Femen en exemple d’un féminisme "qui en fait trop", qui "dessert sa cause". Mireille par exemple trouve "inappropriée" leur action devant Donald Trump, le 11 novembre dernier. Annie, quant à elle, estime "qu’on les prend moins au sérieux qu’avant, qu’il faudrait trouver autre chose…" Une crispation devant ce type de happenings volontairement choquants, qui fait doucement sourire notre ancienne militante du MLF : "Je trouve cela drôle de voir des personnes avoir la nostalgie du temps du MLF, par rapport aux militantes féministes actuelles. Car nous avions des actions qui pouvaient être bien plus radicales ou vulgaires ! Nous aussi nous étions impertinentes ! Et d’ailleurs à l’époque, nous étions vilipendées pour cela…"

Faire la révolution

Face à cette injonction "de ne pas trop en faire", les anciennes générations de femmes, féministes ou non, ne tombent pas d’accord. Parmi elles, il y en a une qui, du haut de ses 80 printemps… attend toujours une révolution qui ne vient pas. Danielle Mérian s’est fait connaître au micro de BFM TV, par un discours plein d’humanité tenu devant le Bataclan, au lendemain des attentats de novembre 2015. La France découvrait alors une infatigable militante des droits humains, ancienne avocate aujourd’hui au service des femmes excisées.  "Je suis féministe depuis que je suis née" nous dit-elle. "J’avais un frère aîné qui avait tous les droits. J’ai fait tous les combats. Je constate que le féminisme d’aujourd’hui est moins militant qu’avant, beaucoup de femmes pensent que ça y est, nous y sommes arrivées. Elles sont moins virulentes alors qu’à mon époque on se battait pour la contraception, l’égalité des droits dans le mariage… En fait, j’arrive du Moyen-Âge !  J’ai une petite-fille qui a 26 ans : elle avait tendance à penser que la bataille était gagnée. Je lui ai dit ‘attends d’entrer dans le monde du travail’… et ça n’a pas loupé !"


Alors bien sûr, Danielle Mérian reconnaît, comme toutes, que des "progrès considérables" ont été faits. "Mais il reste encore beaucoup d’ouvrage et je pense que les femmes ne s’en rendent pas assez compte. Elles sont harcelées en permanence, Georges Tron a été acquitté… enfin c’est ahurissant, quand-même ! C’est à ma génération de dire que des combats restent à mener" ajoute-t-elle, consciente que des pépites se cachent parmi les toutes jeunes femmes militantes. "Je suis marraine d’un nouveau média sur la sexualité et le plaisir féminin qui s’appelle ‘Et toi tu jouis ?’. Je trouve ça formidable de sortir de l’omerta sur la jouissance féminine. Quand je l’ai dit à mes fils, ils étaient effarés, alors je leur ai fait savoir qu’ils étaient des hommes du XIXe siècle."

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