La dette publique russe est-elle passée "sous la barre de 0%" ?

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À LA LOUPE – La version française du site d'information Russia Today met en avant la "grande rigueur budgétaire russe", qui a permis au pays de résorber totalement sa dette publique et compare ce chiffre à la dette française. Une interprétation et une comparaison plus que contestable.

Mise à jour du 16-09-2019 : suite à la mise en ligne de cet article, la rédaction de RT France a apporté des modifications à sa publication. Elle concède dans un erratum s'être "emmêlée les pinceaux" entre les différents modes de calcul de la dette publique.

"La Russie était depuis longtemps un des pays les moins endettés au monde. Mais en août, sa dette nette est passée en dessous du seuil de 0 %. Ce résultat obtenu au prix d’une grande rigueur budgétaire a néanmoins bridé la croissance." À en croire cet article publié le 11 septembre par Russia Today France, les politiques économiques mises en place par Moscou ont produit des résultats impressionnants. "À titre de comparaison", poursuit RT France, "l’endettement de l’État français oscille entre 98 et 99% du PIB."

Cette situation singulière, avec "l'absence de dette nette de la Russie", en fait un "cas unique parmi les économies des pays émergents. Français, Allemands, Espagnols ou Italiens auraient-ils adopté les mauvaises recettes ? LCI s'est penché sur ce chiffre surprenant, éloigné des quelque 15% avancés par la Banque mondiale et le FMI

Calcul inhabituel, comparaison trompeuse

Ce qui surprend au premier coup d'œil à la lecture de l'article publié par RT, c'est le terme de "dette publique nette". "Il ne s'agit pas d'une catégorie utilisée d'ordinaire", note Caroline Dufy, maître de conférences et responsable du master "Europe - Russie : Stratégies et Enjeux Globaux" à Science Po Bordeaux. "Une dette publique nette désigne la dette moins les actifs, c'est à dire les réserves financières du pays. Or, d'habitude, la dette publique n'est pas rapportée aux réserves mais au PIB, donc ce n'est pas le même mode de calcul."

Si les chiffres mis en avant par RT ne se basent pas sur les données généralement retenues pour présenter la dette publique des États, c'est surtout dans sa comparaison avec la France que le média pro-russe livre une analyse trompeuse. Il met en effet sur le même plan une dette nette pour la Russie avec une dette rapportée au PIB pour la France. "On ne peut pas comparer", tranche Caroline Dufy. 

Pourquoi la dette "nette" n'est-elle généralement pas retenue par les économistes ? Dans un rapport d'information parlementaire déposé en 2009, une réponse est fournie : "en retranchant de la dette brute les actifs physiques et financiers", la dette nette présente "plusieurs limites. Selon la Cour des comptes, ces limites tiennent en premier lieu à la difficile valorisation des actifs physiques et à leur caractère non cessible, qui 'ne permettent pas de les intégrer dans une analyse des risques de solvabilité posés par l'endettement public' ".

Une dette à l'image de l'économie russe : particulière

S'il convient d'analyser la dette publique des États en pourcentage de leur PIB, il faut tout même souligner que la Russie affiche effectivement un endettement très faible, oscillant autour des 15%. La France, comme l'a indiqué à juste titre RT, affiche pour sa part un déficit public proche égal à 98% de son PIB. 

Comment Moscou parvient à contenir l'endettement public ? "Grâce aux exportations de matières premières", analyse Caroline Dufy, "gaz et pétrole fournissent des devises en abondance. D'ailleurs, on calcule parfois le déficit budgétaire qui existerait sans ces ressources : il est important." 

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Dans un entretien donné au site Diploweb, le spécialiste de la Russie Julien Vercueil apportait en février dernier des précisions intéressantes. Maître de conférences au sein de l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris (INALCO), il présentait les spécificités de l'économie russe, qualifié d'économie rentière. " Le commerce extérieur et les flux de capitaux pèsent d’un poids important dans le PIB, au regard des dimensions du pays", soulignait-il, "mais surtout, ces flux sont fortement concentrés sur un petit nombre de produits de base […] organisés autour des matières premières énergétiques, au premier rang desquels figurent le pétrole brut et le gaz naturel." La Russie se retrouve ainsi dépendante des fluctuations de cours sur le marché des hydrocarbures. 

La dette publique, un indicateur dont il faut se méfier

Pour justifier de la bonne santé économique d'un État, il est dangereux de se fier à son seul niveau d'endettement public. Cet indicateur, utile, doit être analysé avec précaution : des pays très développés affichent par exemple des taux d'endettement important, à l'instar du Japon (supérieur à 230% de son PIB, record mondial). A contrario, des pays tels que le Kosovo, le Tadjikistan ou la Guinée équatoriale se trouvent sous la barre des 20%.

La maître de conférence Mathilde Dufy alerte sur le fait que la dette publique "ne dit rien sur l'état structurel de l'économie", il convient donc d'observer ces chiffres avec réserve.

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