La reconstruction de Notre-Dame vue par un Compagnon du devoir : "Le savoir-faire est là, la France est une référence"

Population

Toute L'info sur

Incendie à Notre-Dame : un symbole de Paris dévasté par le feu

LE JOUR D'APRÈS - Après l'incendie qui a en partie détruit Notre-Dame de Paris lundi, la question de la reconstruction se pose déjà. Vu l'ampleur des dégâts matériels, rebâtir ce qui est parti en fumée va prendre des décennies, estime Julien Lecarme, des Compagnons du devoir, association d'ouvriers qui est déjà intervenue dans la restauration des tours de la cathédrale.

"Cette cathédrale, nous la rebâtirons", a promis le président de la République Emmanuel Macron lundi soir, après qu'un gigantesque incendie a ravagé Notre-Dame de Paris. Si la mégastructure du monument le plus visité d'Europe a pu être sauvée grâce à l'intervention des pompiers de Paris, la toiture de l'édifice multiséculaire a été lourdement endommagée. La charpente a été totalement réduite en cendres, une partie de la voûte s'est effondrée dans la nef centrale et la flèche - et le coq en cuivre qui l'ornait - a été engloutie par les flammes. Les travaux de reconstruction s'annoncent colossaux.

Faudra-t-il plus de temps pour rebâtir Notre-Dame qu'il en a fallu pour l'ériger ? LCI a posé la question à Julien Lecarme, responsable de l'Institut de la charpente et de la construction bois (ICCB) pour les Compagnons du devoir. Cette association d'ouvriers a mené de nombreuses actions, dont la restauration de la flamme de la statue de la Liberté et des tours de Notre-Dame de Paris. Le charpentier détaille les différentes étapes du processus de reconstruction de la cathédrale et défend le savoir-faire français puisque, selon lui, la France a toutes les compétences nécessaires pour rebâtir ce joyau du patrimoine.

Il y aura probablement des décennies de travaux- Julien LECARME, responsable de l'ICCB pour les Compagnons du devoir

LCI : En voyant Notre-Dame, que ressentez-vous en tant qu'artisan et amoureux du patrimoine ?

Julien LECARME : Je suis bouleversé. Le Compagnonnage est né de la transmission. Il fallait transmettre d'ouvrier à ouvrier la compétence nécessaire pour réaliser un ouvrage au-delà de sa propre vie. Les jeunes Compagnons qui ont débuté les travaux de la cathédrale Notre-Dame sont morts avant la fin de sa construction. D'un certain côté, nous lui avons survécu. Mais nous sommes prêts à la rebâtir. 

Lire aussi

LCI : Quelles vont être les étapes de la reconstruction de Notre-Dame ?

Julien LECARME : Sur des cas comme celui-ci, il y a un travail de sécurisation et de consolidation à effectuer dans un délai très court. Il faut réaliser ces travaux dans les semaines voire les mois à venir pour éviter des dégâts plus conséquents sur la structure du bâtiment. Le financement nécessaire ne devrait pas être difficile à trouver, vu le type d'ouvrage, et les donations privées ou publiques qui ont déjà commencé à affluer d'un peu partout. Par la suite, il y aura un temps d'étude assez long pour pratiquer un diagnostic et déterminer la nature des travaux à réaliser. Il sera question de définir l'état de l'ouvrage, de décider ce qu'il faut changer, ce qu'on doit faire et comment on doit le faire. Des appels d'offres destinés aux entreprises spécialisées vont être lancées, avec probablement des décennies de travaux à la clé.

LCI : Les travaux de reconstruction s'annoncent donc extrêmement longs....

Julien LECARME : Ce sera très long effectivement. Pour l'instant, il n'est pas possible d'évaluer l'ensemble des dégâts. On sait juste que la charpente et la couverture sont à refaire à 100%. Avec le diagnostic, on découvrira l'état des voûtes. Qu'y aura-t-il à faire ? Qu'en est-il des murs ? À quel point va-t-il falloir démonter les pignons ou changer d'appareillage ? Tout est monté à très haute température donc il y aura des renforcements à faire avec des travaux de maçonnerie et de taille de pierre assez lourds. 

En vidéo

Incendie de Notre-Dame de Paris : les dons affluent du monde entier

Reproduire Notre-Dame à l'identique, c'est possible- Julien LECARME, responsable de l'ICCB pour les Compagnons du devoir

LCI : Va-t-on s'inspirer des plans originaux avant de commencer les gros œuvres ?

Julien LECARME : On a la chance d'avoir un ouvrage très documenté. On a quasiment des modèles 3D complets de Notre-Dame. Un relevé très complet a été fait en 2015. Si on veut la reproduire à l'identique, c'est possible. En tout cas, on dispose de la documentation et des techniques. En revanche, on aura probablement des difficultés à trouver les ressources en matière. Les bois qui ont servi à la conception de la cathédrale sont des bois du XIIIe siècle. Ils ont été plantés pour être utilisés sur de la construction gothique. Il va peut-être falloir aller un peu loin pour les trouver. C'est intéressant parce que ce sera l'occasion de porter à la fois un regard sur l'importance de la matière et sur la sauvegarde du patrimoine. 

LCI : Selon vous, est-ce que Notre-Dame va être reproduite à l'identique ?

Julien LECARME : J'avoue que je m'interroge. Est-ce qu'on va choisir une autre conception ou est-ce qu'on va la "moderniser" pour ne garder que la forme extérieure ? Il est en revanche à peu près certain que la sécurisation anti-incendie va être augmentée. Il me semble improbable que l'on refasse exactement le même ouvrage avec les mêmes défauts vis-à-vis du risque incendie. Il y aura a minima des modifications là-dessus, dues au traumatisme et à l'investissement réalisé. Mais il n'est pas exclu que les transformations soient bien plus lourdes. La flèche du XIXe siècle n'existait pas sur le bâtiment avant l'architecte Viollet-le-Duc. Il l'a réinterprété quand il a travaillé sur la croisée des transepts. C'était un style, c'était une époque. Est-ce qu'aujourd'hui on l'accepterait ? Je ne saurais pas vous le dire. Notre-Dame n'est pas sur un ouvrage neutre, loin de là. La cathédrale de Reims, détruite par des bombardements allemands en 1914, a été refaite en béton après la Première Guerre mondiale par peur des incendies. Là, c'est à peu près sûr que ça n'arrivera pas. C'est même inenvisageable. Ce serait une espèce de "crime technique" de la rebâtir ainsi.

En vidéo

Incendie à Notre-Dame de Paris : le moment où la flèche du monument s'effondre

LCI : En tant qu'artisan, comprendriez-vous que ce ne soit pas une réplique exacte ?

Julien LECARME : On est presque dans des écoles philosophiques. J'échangeais avec un collègue ce matin qui a travaillé dans le patrimoine. Il y a une notion de transmission. Les métiers du patrimoine, c'est transmettre des ouvrages aux générations suivantes. Notre génération est entachée par la destruction de cet ouvrage. Toutes les options sont possibles. Soit on le reconstruit à l'identique pour pouvoir le retransmettre comme on l'a reçu, soit on fait des choix de conception différents.

Remettre Notre-Dame sur pied, on sait le faire- Julien LECARME, responsable de l'ICCB pour les Compagnons du devoir

LCI : A-t-on le savoir-faire nécessaire en France pour rebâtir Notre-Dame ?

Julien LECARME : Le savoir-faire est là, la compétence professionnelle est maintenue. Il y a une très grosse activité d'entretien et de restauration des bâtiments historiques due à notre patrimoine. La France est une référence. Cela ne nous fait pas peur de remettre Notre-Dame sur pied, on sait le faire. Ce chantier va créer un appel d'air important et mobiliser de nombreuses entreprises. De nombreux Compagnons sont prêts à sauter dans un avion et à poser une démission pour travailler sur un chantier d'une telle envergure. Les entreprises qui auront le marché n'auront aucune difficulté si elles veulent grossir leur équipes. 

LCI : Quels les moyens humains va requérir ce chantier ? 

Julien LECARME : On est rarement sur des équipes considérables. Je ne suis même pas sûr que l'on monterait à une centaine d'ouvriers. Peut-être la moitié, tout au plus. Ce sont des chantiers de temps long. On n'est pas sur un chantier où il faut livrer l'ouvrage dans des délais définis. Notre-Dame va être rebâtie pour revivre au moins encore 800 ans. Il y a probablement des gens qui l'ont vue debout pour la dernière fois lundi. On parle de décennies de travaux. Des travaux extrêmement précis avec un cahier de charges très fourni, comme c'est déjà le cas pour ce type d'interventions. Tout va être très cadré, il n'y a pas de place pour l'à-peu-près. Une fois le site consolidé, il pourrait potentiellement y avoir très vite une première partie d'ouvrage pour rouvrir le bâtiment au public, et permettre l'activité religieuse et touristique. 

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter