Le nombre de suicides chez les agriculteurs français est-il sous-évalué ?

Lors des manifestations, les agriculteurs insistent souvent sur les difficultés à vivre de leur métier.
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À LA LOUPE – Encore taboue il y a peu, la question du suicide des agriculteurs se fait doucement une place dans le débat public. Pour autant, les chiffres sur le sujet restent rares et sont parfois contestés. Au salon de l'agriculture, le réalisateur du film "Au nom de la terre" l'a assuré : ils sont sous-évalués. Peut-on comme lui l'affirmer ?

Journaliste et réalisateur, Edouard Bergeon a mis en lumière à l'automne dernier la détresse d'une partie du monde agricole avec son film "Au nom de la terre", où Guillaume Canet campait le rôle d'un exploitant agricole en détresse professionnelle et psychologique. Avec près de 1,8 millions d'entrées et une triple nomination aux Césars, ce long-métrage cherche à briser un tabou : celui du suicide chez les agriculteurs. 

Un coup de projecteur sur le mal-être paysan, très apprécié d'Emmanuel Macron, qui a pu encourager le gouvernement à agir : le député LaREM du Lot-et-Garonne Olivier Damaisin a en effet été missionné par le gouvernement pour plancher sur le sujet et dresser des pistes en matière de prévention. Pour y parvenir, l'élu de la majorité aura besoin de s'appuyer sur des chiffres, mais risque de se heurter à un problème récurrent : leur faible nombre.

Rares sont en effet les organismes à s'être penchés sur la question du suicide chez les agriculteurs, à l'exception de Santé Publique France ou de la Mutualité sociale agricole (MSA). Edouard Bergeon a connaissance des derniers décomptes, qui avaient recensé en 2015 le suicide de 372 agriculteurs et de 233 salariés agricoles. Un bilan qui lui semble "sous-évalué", comme il l'a confié à l'occasion de l'ouverture du Salon de l'Agriculture.

"C’est juste impossible à entendre qu’un agriculteur est parti hier et qu’il y en aura un demain. Ces chiffres seraient même sous-évalués", lance le réalisateur. Mais dispose-t-on d'éléments qui pourraient le confirmer ?

Le besoin d'actualiser les données

Les dernières données disponibles remontent à 2015, et commencent donc sérieusement à dater, elles ont été à l'époque compilées par la Mutualité sociale agricole. Sollicité par LCI, son service statistique explique que, pour recenser les suicides dans le monde agricole, il s'appuie par des jeux de données mis à disposition par l'Inserm. Problème : les dernières séries en date remontent à 2015.

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Pour déterminer si l'évaluation de la MSA est fiable, il faut s'interroger sur la méthodologie utilisée. Le périmètre de l'étude, dressé par l'organisme, est le suivant :  sont comptabilisées les personnes affiliées au régime agricole ayant eu accès à au moins un soin de santé au cours des 2 dernières années et s’étant suicidées en 2015". Parmi ces victimes, "sont intégrés les non-salariés (femmes et hommes) retraités, inactifs, invalides, etc. Mais aucune information ne nous permet de savoir dans quelles filières ils travaillaient le cas échéant. En revanche, sont exclues les personnes n’ayant eu aucun soin de santé au cours des 2 dernières années (aucune visite médicale, aucune analyse biologique, aucun vaccin, aucun soin infirmier ou kiné, aucune consommation de médicaments, etc.)."

Cette précision de la MSA est d'importance. Les fichiers mis à sa disposition ne rassemblent pas tous les agriculteurs. Pour que leur suicide soit comptabilisé, il faut en effet qu'ils aient été en contact avec un organisme de santé au plus tard 24 mois avant. Il s'agit là d'un biais possible, "le seul qui puisse être véritablement notable", observe la MSA.

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Les méthodes de calcul varient

Avant que la MSA ne se penche sur le sujet, Santé Publique France avait également établi un décompte des suicides chez les paysans et aboutissait à 150 suicides par an. Les chiffres obtenus portaient sur la période 2007-2011, mais la méthodologie employée présentait certains biais : étaient notamment exclus les non-salariés, les femmes, les retraités, les inactifs ou les invalides. 

Parmi les enseignements de cette étude de Santé Publique France, la MSA souligne le fait que le maintien d'une activité professionnelle pouvait protéger du suicide. "On observait un risque de mortalité accru pour ceux qui souffraient d'invalidité ou qui pour d'autres raisons étaient éloignés de l'emploi. La Mutualité sociale agricole qui poursuit de son côté des actions de prévention, avec notamment la pérennisation d'un numéro d'appel pour apporter un soutien aux paysans qui font face à des difficultés. "L'enjeu aujourd'hui", résume la MSA, "est d'intervenir le plus tôt possible, et surtout avant qu'il ne soit trop tard".

En conclusion, on peut estimer que les chiffres à notre disposition concernant le suicide des agriculteurs sont assez proches de la réalité. Ils restent néanmoins assez anciens et mériteraient une actualisation. Le biais majeur qui pourrait conduire à une sous-estimation concerne l'accès aux soins des exploitants et salariés agricoles. S'ils n'ont pas eu un contact avec le monde médical dans les 2 ans qui ont précédé leur passage à l'acte, il ne figureront pas dans les statistiques relatives au suicide. 

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