Les Gilets jaunes vont-ils trouver un second souffle ? "Un mouvement loin d'être mort"

Les Gilets jaunes vont-ils trouver un second souffle ? "Un mouvement loin d'être mort"
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DÉCRYPTAGE - Deux ans après le premier acte, les Gilets jaunes ont lancé de nouveaux appels à manifester ce 12 septembre dans les rues pour une série d'actions et de manifestations à Paris et dans plusieurs autres villes. Comment a évolué le mouvement et risque-t-il de durer ? Le sociologue Remy Oudghiri ausculte le phénomène pour LCI.

Deux ans après les premières manifestations, plusieurs collectifs de Gilets jaunes ont lancé un appel à la mobilisation générale, ce samedi 12 septembre 2020. Des rassemblements annoncés en province (Marseille, Toulouse, Lyon, Lille, Nantes, Nice, Bordeaux ou Strasbourg) mais aussi dans la capitale. Ce vendredi après-midi, le Préfet de police, Didier Lallement, "au vu des risques de troubles à l’ordre public", a décidé d’interdire tout rassemblement se revendiquant de ce mouvement. 

De source policière, 4.000 à 5.000 manifestants sont attendus à Paris, dont 1.000 personnes potentiellement violentes. 2.300 personnes ont indiqué qu'elles entendaient participer au rassemblement sur les Champs-Elysées, et 7.000 se sont montrées intéressées, selon la page Facebook de l'événement. Jérôme Rodrigues, une des figures du mouvement, a appelé sur les réseaux sociaux "à une désobéissance civile complète". Un mouvement qui, "malgré ses excès, reste extrêmement soutenu en France" selon le sociologue Rémy Oudghiri sollicité par LCI. 

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Les Gilets jaunes nous rappellent aussi à quel point nous sommes un pays dans une défiance structurelle à l'égard du pouvoir.- Rémy Oudghiri, sociologue

Le mouvement des Gilets jaunes a commencé il y a deux ans. Comment percevez-vous son évolution ? 

Rémy Oudghiri : Il faut distinguer deux catégories chez les Gilets jaunes : ceux, nombreux, qui soutiennent le mouvement sans forcément manifester et ceux, moins nombreux, qui se rendent à leurs risques et périls dans la rue et sur les ronds-points le samedi, qui ne veulent rien lâcher et maintenir la flamme mise en arrêt par le confinement. Ce qui me frappe, en analysant ces deux années, c'est que malgré la violence ayant émané des manifestations en 2018 et en 2019, le mouvement garde une certaine valeur aux yeux des Français car ils s'identifient, non pas à la violence mais à deux griefs des Gilets jaunes : le besoin d'horizontalité - une demande forte dans la France d'aujourd'hui, déplorant que la France soit dirigée par des technocrates lointains et déconnectés du réel - et le sentiment de déclassement, donnant l'impression année après année de décrocher de la classe moyenne, de la quitter lentement mais sûrement. Malgré ses excès, le mouvement reste soutenu, loin d'être mort dans ce qu'il incarne. 

Cette "deuxième vague" de Gilets jaunes risque-t-elle de durer ? 

Rémy Oudghiri : Les raisons ayant mené à son émergence n'ont pas disparu et ne vont pas disparaître avec la crise sanitaire et ses corollaires, la montée attendue du chômage, les tensions fortes sur l'emploi et l'avenir économique très compliqué. S'ajoute à cela un vrai changement après la crise de 2009. Dans les enquêtes que nous réalisons, on constate qu'après les crises (crise de 85, choc pétrolier...), il y a toujours un retour à la normale. Or, depuis 2009, il n'y en a pas. Le mouvement des Gilets jaunes repose sur le sentiment de déclassement (l'impression que vous allez dégringoler socialement), exprimant ce sentiment que tôt ou tard, on va faire face à une impasse. Ceux qui manifesteront ce samedi seront les plus radicalisés, pensant qu'il faut tout casser pour tout reconstruire et, de son côté, le gouvernement a tout intérêt à les présenter comme une minorité radicalisée. Or, là où il y a une erreur d'interprétation, c'est de croire qu'il s'agit d'une minorité d'excités qui vont renoncer et que les Français ne les soutiennent pas tant que ça. Leur défiance à l'égard du gouvernement est à l'image d'une défiance qui prévaut dans le pays. En somme, il ne s'agit pas d'un mouvement porté par des individus mais par un état d'esprit général. Et que dans ce groupe, s'expriment des sensibilités différentes. Il ne faut pas voir les Gilets jaunes comme un seul bloc mais comme le reflet d'une époque réellement angoissée sur son avenir. 

Pendant le confinement, a émergé une icône chez les Gilets jaunes : le Professeur Didier Raoult. Comment l'expliquez-vous ?

Rémy Oudghiri : C'est très simple, Didier Raoult incarne le combat contre les élites. Celui qui défie le pouvoir central et qui combat au fond ce qui leur pose problème : un pouvoir aux mains de technocrates arrogants. Le fait de choisir les ronds points n'a rien d'anodin, c'est la marge, la périphérie. Didier Raoult, c'est Marseille contre Paris et c'est aussi la province contre Paris. Pour Macron, le choix de Jean Castex comme Premier ministre n'est pas anodin, c'est un ministre "local" ayant une approche du pouvoir plus "locale" susceptible de parler à cette France oubliée. Mais de manière générale, tout ce qui est posture de défiance à l'égard du pouvoir central est adopté par les Gilets jaunes. Et Raoult reflète une culture sans filtre qui leur est propre. Quand vous regardez les propositions des Gilets jaunes, il y a le fameux RIC (référendum d'initiative citoyenne). Leur rêve, c'est l'absence de représentant, seulement le peuple qui décide. Soit le rêve d'une république référendaire que les institutions viennent justement parasiter. 

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Qu'est-ce qui pourrait faire arrêter ce mouvement ? 

Rémy Oudghiri : C'est moins une question politique que psychologique. Il faut remettre de la perspective, c'est-à-dire faire en sorte que les gens sentent que dans cinq ans, dix ans, il y a une place pour eux dans la société et qu'ils ne sont plus condamnés à des salaires qui n'augmenteront pas ou remplacés par des robots et des intelligences artificielles. La seule façon de réduire les Gilets jaunes serait d'arriver à inverser cette peur de l'avenir, à donner envie du monde d'après. Pour que les Gilets jaunes disparaissent, il faudrait baisser la défiance générale, donner une perspective d'avenir à ces classes moyennes et faire en sorte que dans les institutions, il y ait une démocratie directe. 

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