A nouveau autorisés dans les champs de betteraves, les néonicotinoïdes étaient-ils si incontournables ?

A nouveau autorisés dans les champs de betteraves, les néonicotinoïdes étaient-ils si incontournables ?
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PESTICIDES - Les députés ont voté lundi 5 octobre pour permettre aux producteurs de betteraves de réutiliser temporairement les très controversés néonicotinoïdes, ces pesticides "tueurs d'abeilles". Si des alternatives existent à moyen et long terme, il s'agit d'une décision d'urgence.

Quatre ans après avoir interdit les néonicotinoïdes, ceux-ci font leur réapparition, temporaire, dans le champ des produits autorisés pour les cultivateurs de betterave à sucre. Un retour en arrière valable jusqu'en 2023, porté entre autres par la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili, qui avait porté le texte d'interdiction. Une "décisions difficile à prendre", assurait la ministre, mais indispensable à ses yeux, en raison de la menace du virus de la jaunisse, transmise par piqûre de pucerons, qui mène la filière "dans le mur". 

"Les solutions pour qu'on n'ait plus à utiliser de néonicotinoïdes commencent à apparaître, mais ce sont des solutions qui prennent du temps", a ajouté la ministre. Argumentaire repris les semaines suivantes par son collègue à l'Agriculture, Julien Denormandie, qui assurait qu'il n'existait "pas d'alternative d'échelle, qu'elle soit chimique ou agronomique" et voit dans ce vote le moyen de soutenir la filière et de préserver la "souveraineté française" en la matière. Les deux responsables ont laissé entendre qu'il n'existait aujourd'hui aucune alternative prêtes à temps pour suppléer ces puissantes molécules, qui s'attaquent au système nerveux des insectes et fait notamment des ravages dans les populations d'abeilles. Sans surprise, cette position ne fait pas l'unanimité, la Confédération paysanne assurant qu'il existait aujourd'hui des alternatives à ces produits.

Une question de timing

Avant de se pencher sur les arguments des "pro" et des "anti", il faut comprendre de quoi souffrent aujourd'hui les betteraves. Des piqûres de pucerons ont transmis un virus, la jaunisse, qui vient comme son nom l'indique jaunir les feuilles. Cela contribue à réduire la photosynthèse de la plante, et à diminuer de façon nette son rendement. Si les pucerons ont des prédateurs naturels, les coccinelles par exemple, leur présence est variable d'une année sur l'autre. Et 2020 les a vu coloniser en grand nombre les cultures, mettant à mal toute la filière.

Doit-on aujourd'hui utiliser contre ces pucerons les puissants néonicotinoïdes, comme l'a fait voter le gouvernement ? "Dans ce dossier, tout le monde a tort et tout le monde a raison", assure d'emblée Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement. "Le gouvernement indique que si l'on ne donne pas de visibilité et une solution aux producteurs, ils ne vont pas en planter. À court terme, effectivement, c'est la situation. Si vous disposez d'un temps un peu plus long en revanche, il existe différentes options à explorer."

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"Pour cette année, il n'y a rien à faire", assure l'expert, catégorique. Pour 2021, les néonicotinoïdes sont incontournables à ses yeux "dans la configuration actuelle, si l'on veut remettre la situation d'aplomb l'an prochain". Il s'agit d'une solution de sécurité, pour se "prémunir des risques à tous les coups, tout en sachant que l'on ne peut pas prédire la charge en pucerons" plusieurs mois en amont. Dans l'immédiat, "pour les semis de février ou mars l'année prochaine", les producteurs sont donc dans l'impasse selon Christian Huyghe.

À ses yeux, adapter la législation est donc légitime, même s'il est dans l'absolu toujours possible de ne pas recourir aux néonicotinoïdes. Pour cela, il faudrait que les autorités assument de prendre le risque d'une ou deux années blanches, et qu'elles se résolvent à procéder à des indemnisations pour compenser les pertes. Un choix politique fort, résolument écologiste, mais qui se heurte sans surprise à des considérations économiques. 

Le recours aux néonicotinoïdes n'a en tout cas rien d'anecdotique pour le spécialiste de l'INRAE, puisqu'il est avéré qu'ils sont "aussi efficaces que nocifs". D'ailleurs, "ce n'est pas pour rien que ça avait été interdit", lance-t-il. "Ce sont des molécules très stables, qui restent dans le sol. Il faut donc veiller à ce que l'on plante plusieurs années après. Il s'agit clairement d'un insecticide trop puissant, tellement puissant qu'il induit énormément de dégâts collatéraux, y compris pour les insectes du sol." 

Des alternatives à moyen terme

Fort heureusement, l'INRAE et les experts en agronomie travaillent à des réponses d'une autre nature pour lutter contre les pucerons et la jaunisse. Parmi elles, la recherche et la sélection de variétés de betteraves résistantes au virus, ce qui peut "nécessiter des délais pour être mises au point". Quitte à, s'il le faut, accélérer ce processus en "se tournant vers des variétés déjà connues, aux rendements un peu plus faibles", estime Christian Huyghe. 

L'ingénieur agronome note que d'autres alternatives sont à l'étude, ouvrant la voie d'ici quelques années à des approches novatrices. "Un autre levier, pas du tout utilisé aujourd'hui en particulier pas dans le monde de la betterave, pourrait être activé", explique-t-il. "Nous savons qu'un insecte se rend dans un champ d'odeur qui lui plaît et que son odorat est environ 10.000 fois plus développé que le nôtre. L'idée est donc de trouver une odeur susceptible de l'incommoder, de sorte qu'il aille sur d'autres parcelles. Dans le cas du puceron, il est possible d'envisager la plantation d'œillet d'Inde, dont il a horreur : il s'agirait de coculture, au moment critique de la levée des plants de betterave." Quitte, si nécessaire, à enlever ces plants d'œillets par la suite.

Une dernière piste pourrait consister à ne pas se soucier outre-mesure de la jaunisse, en cherchant à développer par un apport d'engrais azoté la pousse des feuilles de betteraves. Un feuillage plus imposant pourrait en effet permettre d'augmenter la quantité de lumière reçue par la plante, et ainsi de compenser la photosynthèse moins efficace due au virus. Cette option, comme les précédentes, nécessitera un délai pour être affinée et éventuellement implémentée. De 3 à 5 ans selon les estimations du responsable de l'INRAE. Si le gouvernement ne néglige pas ces méthodes et consulte les experts, il considère aujourd'hui que la filière de la betterave ne dispose pas d'un tel délai, a fortiori dans la période actuelle.  

Repenser l'agriculture, une priorité ?

Au-delà de cet épineux débat, ce qui se joue aujourd'hui dans les champs de betteraves peut ouvrir la voie à des réflexions plus vastes, autour de nos modèles agricoles. À l'avenir, "il faut réussir à ce que la mosaïque paysagère agricole soit plus petite", juge Christian Huyghe. "Si les parcelles sont trop grandes, c'est compliqué à contrôler, il devient nécessaire pour un même territoire de multiplier les cultures différentes. Il s'agit d'un levier efficace, que ce soit vis-à-vis du puceron, d'autres insectes que de champignons."

Réduire les surfaces permet en effet de diminuer les distances à parcourir pour les insectes ainsi que d'en multiplier les espèces dans un secteur restreint. "On a tous dans nos vies mis une pression importante sur la nature, on a cherché à artificialiser et à mieux contrôler lors des dernières décennies, ce qui a empêché la nature de s'autoréguler." Par le biais notamment des insecticides, qui ont permis d'augmenter les rendements au détriment des écosystèmes. Ces derniers, pourtant, "fonctionnent grâce à des multiples régulations", estime l'expert de l'INRAE. Il espère que les prochaines politiques agricoles communes, mises en place à l'échelle européenne, permettront de mettre sur la table ces questions. 

L'usage des néonicotinoïdes dans les années à venir sera à double tranchant, selon Christian Huyghe. "Puisqu'ils tuent les pucerons, ils vont en parallèle nuire au développement de leurs prédateurs naturels, à commencer par les coccinelles. Nous sommes face à une décision aux effets pervers, puisque la solution de court terme nuit d'une certaine manière à la solution de long terme…"

En conclusion, il est donc vrai d'indiquer qu'aucune solution alternative n'existe à très court terme pour lutter contre la jaunisse qui sévit dans les cultures de betteraves, à l'exception de compensation financière auxquelles le gouvernement ferme la porte. Si l'usage des néonicotinoïdes est entériné pour les années qui viennent, les agronomes planchent néanmoins pour préparer "l'après", et développer des solutions plus respectueuses de l'environnement et des espèces naturelles. Des organisations nouvelles qui demanderont néanmoins plusieurs années avant d'être optimisées et utilisées à grande échelle. 

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