Une balade rallongée, un amoureux à rejoindre, une attestation détournée : les transgresseurs du confinement racontent

Une balade rallongée, un amoureux à rejoindre, une attestation détournée : les transgresseurs du confinement racontent

EPIDEMIE - Après deux semaines de retour à l'isolement, 60% des Français ont admis avoir passé outre les décrets gouvernementaux. Lassés par les apparentes contradictions des consignes, parfois épuisés, huit d'entre eux ont raconté à LCI pourquoi et comment ils bravent ces interdits familiers.

C'est une petite musique, anticipée par les experts de la santé mentale, et confirmée par les chiffres. Le deuxième confinement serait plus difficile à vivre que le premier. "Une adhésion plus faible", prévenait Nicolas Franck auprès de LCI. "C'est calamiteux, les gens sont très angoissés, en colère", remarquait Serge Hefez sur notre plateau. C'est ce qu'est venu confirmer, jeudi 12 novembre, une étude Ifop, selon laquelle 60% des Français interrogés avaient transgressé les règles du confinement. Un chiffre près de deux fois plus élevé qu'en avril 2020, après six semaines de confinement. Signe que, après la stricte discipline observée au printemps, la capacité à encaisser ces nouvelles restrictions a nettement faibli. Une évolution que LCI a voulu interroger auprès des principaux intéressés.

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Il y a les petits dépassements. Une promenade qui laisse l'heure réglementaire derrière elle, qui dépasse légèrement le kilomètre autorisé, faite en compagnie d'un ami, quand le gouvernement proscrit l'accompagnement par quelqu'un d'extérieur à son foyer. Voyant que le deuxième confinement était "largement moins respecté que le premier", Mathilde, qui ne voyait pas de raison de se "priver de ce genre de souplesse", est allée au cimetière du Père Lachaise, "l'endroit le plus vert près de chez [elle]", qui lui permettait "d'enfin voir quelqu'un". 

Cette impression que rien n'a changé, aussi. Sabah, Toulousaine de 32 ans, ne goûte plus aucune fragrance printanière dans ce confinement automnal. Disciplinée "au point de se confiner avec [son] ex", il y a quelques mois", cette mère d'un enfant asthmatique, elle-même handicapée avec une prothèse, a relâché la pression depuis le 30 octobre. "Avant, je n'étais que consciente du danger. Mais aujourd'hui, mon fils de 5 ans lui-même me dit : 'Mais non, maman, on n'est pas en confinement, je vais à l'école'." Elle ne comprend pas davantage : "Je le mets à l'école et il faudrait que je lui demande de rentrer sans voir ses copains ? Ça n'a pas de sens !" Alors, Sabah prolonge ses sorties, dans un quartier où, son masque et son gel hydroalcoolique en main, elle ferait presque figure "d'anxiogène". Les patrouilles de police sont rares aux Sept Deniers, "quartier familial avec beaucoup de mixité sociale". Mais elle a toujours son attestation en poche certifiant le besoin qu'elle a "de marcher beaucoup", "pour éviter le fourmillement dans [ses] jambes". "Un peu misanthrope" de son propre aveu, elle limite ses interactions sociales d'elle-même. Ponctuellement, elle reçoit sa famille chez elle. Pas de légèreté face au virus : "On n'est pas dans Hold-Up, je sais que c'est grave, qu'il circule. Mais il y a tant d'incohérences, de laxisme, qu'on finit par se relâcher".

Il y a les oublis, aussi. Quand, "pour aller chercher une baguette de pain", Marina, autrice et éditrice parisienne, "oublie l'attestation". Ayant grandi en Roumanie, sous la dictature de Ceausescu, remplir ce bout de papier "réveille en [elle]  des souvenirs désagréables. On était figé par la peur". Mais de ces transgressions anodines découle quelque chose d'autre. Entre deux anecdotes sur les débuts très difficiles de son activité, Marina voit bien que les choses ont changé ces derniers mois : "On avait beaucoup plus peur du Covid. On était tous confinés, solidaires. Aujourd'hui ? Il y a tellement d'exceptions qu'on n'y comprend plus rien. Les enfants vont à l'école, les hommes politiques vont sur un plateau télé alors qu'avant, ils faisaient des interviews en vidéo... Vous savez ce qu'on dit : ce que le maître fait bien, l'élève le fait bien aussi". Lassée, pas malade, Marina continue de voir ses amis, avec prudence, dans un parc, à distance : "Je ne me laisse plus être séquestrée".

... à l'aide psychologique

Journaliste dans l'Orne, Camille * aussi a décidé de braver régulièrement des décrets gouvernementaux. Très rigoureuse au printemps, elle s'était autorisée "une entorse, une fois. Un ras-le-bol réfléchi. J'avais pris la voiture avec mes filles, pour une promenade en forêt, à quelques kilomètres de chez moi : je m'étais dit que je ne risquais pas de transmettre le virus". Cette fois, pas d'apéro ni de fête sauvages, mais des balades plus nombreuses. "J'ai eu la sensation qu'on a un peu été pris pour des cons quand j'ai appris qu'une dérogation avait été accordée aux chasseurs. Ils pourraient aller en forêt mais pas les promeneurs ?" C'est qu'en effet, le "confinement 2" multiplie les exceptions : les chasseurs, les travailleurs prenant les transports en commun... De quoi attiser l'idée chez cette trentenaire que "les gens sont réduits à un statut de consommateur-travailleur". Alors, elle prend le risque de s'exposer à une rencontre avec un gendarme. "Ça n'est pas encore arrivé. Sait-on jamais ? Si ça se présente, on pourra peut-être discuter". 

Au-delà d'une rébellion "soft", ces transgressions suivent aussi la courbe d'un épuisement mental. Renaud *, patron d'une petite agence de communication d'une dizaine de personnes, a pris toute la mesure des conséquences du télétravail. "Les effets psychiques de l'isolement étaient difficiles. J'ai cru que j'allais perdre une de mes collègues. Au-delà de ça, je voyais que des tâches simples prenaient beaucoup plus de temps, que dans la façon de parler, de décrire son boulot, c’était beaucoup plus évasif".  

Quand le deuxième confinement est annoncé, le chef d'entreprise est sollicité par ses salariés. Jeunes, en bonne santé, ils vivent pour beaucoup seuls dans de petits espaces et souhaitent rester au bureau. Renaud leur délivre des attestations de pure forme, leur travail pouvant s'effectuer depuis le domicile. "On sait qu'on prend des risques vis-à-vis de l'inspection du travail. Mais on a un protocole : test tous les quinze jours, respect des gestes barrières et reprise du télétravail à la première alerte. Et on reste discrets vis-à-vis des voisins quand on fait des pauses".

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L'amour au temps du confinement

L'attestation professionnelle peut aussi être détournée. Depuis fin octobre, Charlotte, la vingtaine, fait les allers-retours entre l'appartement de son copain et son domicile, comme ces Français qui bravent le confinement pour aller voir leur partenaire. Un trajet qu'elle fait "tous les trois ou quatre jours", pour prendre l'air, et aussi parce que, en ces premiers jours de la relation, elle a "encore du mal à aller aux toilettes en sa présence, ça reste un petit appartement". Elle a de la chance, dit-elle : "On habite à une vingtaine de minutes l'un de l'autre, et mon travail n'est pas très loin de chez lui". 

Prudente, elle prend soin de faire ses trajets au moment de la sortie du bureau. Si bien que, en cas de contrôle, la présentation d'une attestation professionnelle de déplacement lui permet d'échapper à la prune. Et pour prévenir tout risque d'inspection intrusive de ses affaires qui laisserait découvrir la supercherie, elle a même anticipé "en amenant un petit stock de vêtements" quelques jours avant la date fatidique du 30 octobre. Nicolas * aussi a tout prévu. Pour aller voir "la dame de ses pensées", il traverse Paris. Dans son sac, "deux attestations d'employeur : celle où figure mon adresse... et celle de l'endroit où je vais". Quelques affaires du boulot, aussi, pour montrer que c'est bien pour raison professionnelle qu'il traverse la ville à vélo un vendredi soir. En croisant les doigts pour ne pas être arrêté par un policier un peu trop curieux.

J'ai vaguement l'impression d'être un délinquant- Jérémy

Calculer son déplacement et les risques qui l'expose à la maréchaussée, Jérémy * connaît. Cloîtré dans un petit studio du nord de la capitale, il avait déjà donné pendant le premier confinement, rejoignant ses "partouzes clandestines" au bout de "deux-trois semaines"  de stricte discipline. Ce trentenaire homosexuel se rappelle "la crainte autour de la nouvelle maladie. J’avais fait le parallèle avec le VIH, moi qui ai construit ma sexualité avec la peur de la maladie." Avant de franchir le pas. Six mois plus tard, la réponse n'a pas changé. 

A l'heure de rejoindre ses partenaires, Jérémy "a vaguement l'impression d'être un délinquant : je regarde beaucoup plus la circulation, je fais un détour si je croise un policier". Prudent, il sélectionne les invitations et barre celles qui l'emmènent trop loin de chez lui : "J'évite d'aller  dans le 15e arrondissement". Cette prise de risque mesurée, il se l'explique comme "un ras-le-bol devant la gestion de la crise, les injonctions contradictoires du gouvernement, face auxquelles on s'approprie ces gestes de façon personnelle". Personnelle, jusqu'à l'organisation sanitaire de ces parties fines. Amusé, Jérémy nous lit un message d'un organisateur adressé aux participants : "Merci d'être respectueux et responsables si vous êtes cas contact". Un consensus existe pour se prévenir en cas de test positif. Jérémy touche du bois, lui qui a déjà été cas contact : "Mais ça n'est pas venu de ces soirées".

* Les prénoms ont été modifiés

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