Lutte contre l'islamisme : combien y a-t-il de mosquées "radicales" en France ?

La Grande Mosquée de Pantin, le 20 octobre 2020

CHIFFRES - Des "dizaines" de mosquées radicalisées, 200 sous influence "de l'UOIF"... Ce mardi sur LCI, Jordan Bardella a mis en avant de nombreuses données censées témoigner de l'emprise islamiste dans le pays.

La fermeture de la grande mosquée de Pantin est une "goutte d'eau" dans la lutte contre le fanatisme. Pour le prouver, Jordan Bardella a donné ce mardi 20 octobre sur LCI une liste de chiffres sur ces mosquées dites "radicalisées". Sur les quelque 2.500 lieux de culte musulman que compte l'Hexagone, le vice-président du Rassemblement national avance que 147 se trouvent "sous l'influence de l'islam du tabligh", 200 autres et "une quarantaine d'écoles" sous celle de l'UOIF (Union des organisations islamiques en France), sans compter "un peu plus de 150 mosquées salafistes". Des chiffres lancés tous azimuts et parfois difficiles à vérifier... 

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Une cinquantaine de mosquées tabligh...

S'il est compliqué d'avoir des données précises, les informations relevant de la sécurité intérieure, plusieurs textes abordent le sujet, notamment celui de "l'influence de l'islam du tabligh". Présente en France essentiellement depuis les années 2000 avec la création de l'association Tabligh wa Da'ouat Allah, cette mouvance est moins réputée que les autres. Mais elle occupe le terrain par le prosélytisme, en particulier dans les classes sociales les plus pauvres. 

Pour Bernard Rougier, directeur du Centre des études arabes et orientales, ce mouvement peut être dangereux car il prône une "logique de rupture avec la société française". Interrogé par la commission d'enquête sur "les réponses apportées par les autorités publiques au développement de la radicalisation islamiste et les moyens de la combattre", le spécialiste explique qu'il "prépare souvent le terrain au salafisme". En 2017 par exemple, les six familles de djihadistes français partis de Lunel pour faire le djihad en Syrie avaient été fanatisées dans une mosquée Tabligh de la ville. 

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Pour appuyer son propos, Jordan Bardella fait état de 147 lieux de culte tabligh. Un chiffre qui semble largement surestimé. Il est en tout cas trois fois moindre que celui relevé par la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI), dans son bilan consacré à "la pénétration de l'islam fondamentaliste en France", qui relève que "le mouvement ne contrôle qu'une cinquantaine de lieux de culte en France". Dans ce rapport réalisé en 2018, le service de renseignement note cependant que "son influence est importante"

... mais 147 lieux de culte rattachés aux Frères musulmans

Mais ces 147 ne viennent pas de nulle part. On les trouvent en effet dans le rapport sénatorial cité ci-dessus. Daté du 7 juillet 2020, on y lit que "selon les informations qu'a pu recueillir" la commission d'enquête, "on dénombre aujourd'hui 147 lieux de culte" rattachés à la mouvance des Frères musulmans. Un mouvement né en Égypte auquel le vice-président du Rassemblement national se réfère en parlant de l'UOIF, association aujourd'hui disparue et remplacée par Musulmans de France, qu'il décrit comme une "branche française des Frères musulmans", ce qui peut prêter à confusion. 

Si l'organisation française est bien "héritière des Frères musulmans", pour citer Haoues Seniguer, maître de conférence à Sciences-Po Lyon, "la plupart de ses acteurs sont légalistes". Et leurs discours "ne contiennent pas de trace d’une remise en cause de la laïcité", relève ce spécialiste de l'islamisme

Pour en revenir aux chiffres avancées par le député européen RN, ce sont donc 147 lieux de cultes strictement rattachés aux Frères musulmans et non 200. Autre erreur factuelle : il n'y a pas "une quarantaine d'écoles" sous l'influence du mouvement mais 18, toujours selon la même source. 

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Comment la mouvance islamiste tente de prospérer sur le territoire français ?

Concernant les lieux de culte salafistes, les dernières données que nous avons pu retrouver sur la question datent du 10 juillet 2018. Le Figaro révélait alors que "132 mosquées" étaient décomptées en France, citant le Service central du renseignement territorial (SCRT). Interrogé par LCI, ce dernier n'a pas pu nous confirmer ce chiffre.

Toujours dans leur état des lieux sur "la pénétration de l'islam fondamentaliste en France", les enquêteurs de la DGSI recensaient, eux, 190 sites comme ayant une "empreinte salafiste". Seulement, ce terme recoupe aussi bien les mosquées que les salles de prière ou des "lieux de propagande", comme des librairies, par exemple. 

Quid des fermetures ?

S'il est donc compliqué de s'appuyer sur des chiffres étayés comme le fait Jordan Bardella, sans citer de source ni préciser l'année évoquée, il apparaît qu'environ 350 lieux de culte appartenant à l'un des trois mouvements précités se trouvent sur le territoire français. Une donnée qui peut inquiéter quand on sait que s'y forme un "écosystème islamiste", pour reprendre les termes du chercheur Bernard Rougier, professeur à l'Université Paris-III, pour qui "les composantes de cet écosystème" sont "en concurrence" pour le contrôle des espaces sociaux mais "unissent leurs forces contre un ennemi commun, la laïcité"

"Qu'est-ce qu'on attend pour les fermer ?", demandait le vice-président du RN ce mardi. Question à laquelle un autre rapport, publié en juillet 2018, permet d'esquisser une réponse. La commission d'enquête sur "l'organisation et les moyens des services de l'État pour faire face à l'évolution de la menace terroriste" y relève que la France dispose d'un "arsenal juridique important pour faire fermer les mosquées dans lesquelles sont diffusés des prêches et des messages violents" mais que ces outils sont "très peu utilisés". Il n'y aurait donc pas un problème de loi mais un problème d'application, en particulier "dans certains points de notre territoire"

Il n'empêche que la tâche n'est pas aisée. Obtenir des fermetures administratives demande souvent de longs mois d'enquête. Sans compter que les discours combattus peuvent ensuite se propager ailleurs. Comme le note Bernard Rougier, "si l'autorité administrative ferme la mosquée, les fidèles se diront victimes d'islamophobie et continueront à organiser des cours dans des appartements". Des lieux où les pouvoirs publics ne disposent d'aucune prise. 

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