Manif anti-PMA : un 2e cortège a-t-il vraiment été "oublié" du comptage?

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BATAILLE DE CHIFFRES - Les organisateurs de la manif anti-PMA affirment que 600.000 personnes étaient présentes à Paris dimanche alors que la préfecture n'en n'a compté que 42.000 et le cabinet indépendant Occurrence, 75.000. Pour justifier cet écart, ils avancent des arguments qu'à la Loupe a vérifié.

75.500 personnes ont défilé ce dimanche pour réclamer le retrait de l'ouverture de la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes seules. 75.500 selon Occurrence, un cabinet de comptage indépendant dont le chiffre est cité par plusieurs médias. Selon les organisateurs, ils étaient plutôt 600.000, soit presque 9 fois plus ! Comment expliquer un tel écart ? 

Pour les organisateurs de la manif, d'une part, le cabinet Occurence n'aurait pas pris en compte les personnes ayant emprunté l'itinéraire alternatif proposé à partir de 15h, seul un cortège sur les deux aurait été comptabilisé; d'autre part, les organisateurs remettent en cause l'indépendance du cabinet lui-même, mettant en avant des liens supposés avec le gouvernement. A La Loupe fait le point sur ces critiques.

Un deuxième cortège oublié du comptage ?

La manifestation anti-PMA organisée par un collectif de 21 associations, dont la Manif pour tous, avait prévu un parcours initial allant de la place Edmond Rostand, à proximité du jardin du Luxembourg, jusqu'à la tour Montparnasse. Le cortège devait passer devant le Sénat, poursuivre sur la rue de Vaugirard et bifurquer sur le boulevard Raspail jusqu'au métro Vavin pour finir sur le boulevard de Montparnasse (cf tweet ci-dessous). Devant l'affluence, un parcours alternatif a été conseillé : les manifestants étaient invités à rejoindre Port Royal depuis le point de départ initial pour rejoindre le premier cortège au niveau du métro Vavin et finir ensemble le parcours. Selon les organisateurs, Occurence n'a pas pu s'adapter à temps pour comptabiliser les deux cortèges. Pour effectuer ses calculs, le cabinet doit en effet mettre en place un dispositif consistant. 

Un retour par la méthodologie s'impose. Le comptage est effectué grâce à des capteurs installés en hauteur, sur le parcours, en général depuis la chambre d'un hôtel. Une ligne virtuelle est tracée sur un écran qui filme toute la largeur d'une rue donnée, trottoirs compris. A chaque fois qu'un manifestant franchit cette ligne, le capteur le détecte. Le franchissement en sens inverse n'est lui pas comptabilisé pour éviter de compter deux fois la même personne.

"Le 2ème parcours est ouvert par le préfecture de police à 15h, analyse la délégation parisienne de la Manif pour Tous. Occurrence a donc réservé un appartement en 5 minutes ?", demande-t-elle ironiquement. Interrogé par LCI, le président de  l'agence Occurrence reconnait que cet événement aurait pu remettre en cause leur comptage. "La bonne surprise, c'est que nos deux capteurs étaient installés à l'hôtel Raspail Montparnasse", soit à l'angle entre le boulevard du Montparnasse et le boulevard Raspail, pile à l'endroit où se rejoignaient les deux cortèges. "Nous avons bien vu se dessiner les deux cortèges et nous les avons comptabilisés tous les deux", assure Assaël Adary.

"L'agence Occurrence était bien présente", nous confirme la direction de l'hôtel Raspail Montparnasse, et avait loué une chambre dans l'angle, donnant sur les deux cortèges. Elle nous indique par ailleurs que l'agence loue régulièrement des chambres chez eux pour réaliser ses comptages, au vue de son "positionnement idéal".

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Ce coup de chance n'occulte pas les biais possibles par cette méthodologie. Des individus trop collés les uns ou autres ou la présence de parapluies peut induire en erreur le capteur. Pour contrecarrer ces biais, Assaël Adary nous explique que ses équipes réalisent des micro-comptages pendant la manifestation pour évaluer et corriger la marge d'erreur. Concrètement, "nous étudions régulièrement des passages vidéo de la manifestation d'une durée de 30 secondes et recomptons à la main, avance-t-il. En comparant avec notre outil, nous pouvons calculer la marge d'erreur et établir un coefficient de redressement". Déjà critiqué sur leur méthodologie, Occurrence a tenté d'affiner son calcul en opérant des micro-comptages sur des "densités, faibles, moyennes et fortes". 

"Nous prônons la transparence et avons déjà invité des journalistes dans la chambre d'hôtel" investie. "Tout le monde est le bienvenu, nous avons d'ailleurs déjà eu des représentants de la CGT lors d'un précédente manifestation". S'il comprend la frustration qu'a pu gagner certains manifestants face à leur ressenti, il réclame "la même équité" devant les chiffres qui lui sont opposés. "600.000 personnes, il faut avoir conscience que c'est plus de deux fois la population de la ville de Montpellier." Et d'assurer, "74.500 personnes, c'est un chiffre important pour notre référentiel. C'est beaucoup plus que toutes les manifestations que nous avons traitées". 

600 000 manifestants selon les organisateurs, 14 fois plus que les chiffres de la préfecture de police

Autrement dit, selon lui,  les organisateurs gonfleraient tellement les chiffres à chaque manifestation, que le grand public n'aurait plus conscience de la réalité de ces données. A titre de comparaison, au printemps 2013, lors d'une des manifestations majeures de la Manif pour tous contre le mariage homosexuel, les organisateurs avançaient le nombre d'1,4 million de manifestants, soit 4,6 fois plus que l'estimation de la préfecture de police (300.000 manifestants). Ce dimanche, le rapport était de 1 à 14 : 42.000 selon la préfecture de police contre 600.000 selon les organisateurs.

Un cabinet proche du gouvernement ?

Autre critique avancée : Occurrence ne serait pas indépendant mais proche de la République en Marche. "On relève des accointances entre cette structure et En Marche, a encore indiqué  Albéric Dumont ce lundi matin. Cette soit-disant 'indépendance' reste aujourd'hui à prouver", souligne le vice-président de la Manif pour Tous.

Parmi les arguments corroborant ces dires, on retrouve le profil de Caterina Avanza "assistante chargée d'études" au sein d'Occurence mais également "chef de projet La Grande Marche pour l'Europe", une opération nationale menée par la République en Marche. Une rapide recherche dévoile cependant que cette femme n'exerce pas actuellement ces deux postes. Son CV, visible sur son profil Linkedin, montre que Me Avanza a été chargée d'études de mars 2006 à septembre 2010. Après avoir travaillé pour d'autres entreprises dont l'IFOP pendant 5 ans, elle s'est engagée au sein du parti de la majorité en 2017.

"Cette collaboratrice nous a quittés il y a 9 ans, je ne suis pas responsable de son parcours", tance Assaël Adary. Et d'ajouter que ses 25 collaborateurs actuels sont libres de leurs opinions : "je ne sais pas pour qui ils votent, quels sont leurs sensibilités sociétales, peut-être que certains ont participé à la manifestation de dimanche d'ailleurs". 

Assaël Adary lui-même est visé par ces accointances supposés avec la majorité au pouvoir. Un de ses tweets, datant de mai 2017, est relayé sur les réseaux sociaux. Il y apporte son soutien à Aurore Bergé, alors candidate aux législatives. "Ce tweet, je l'assume totalement, avance-t-il. Il faut le remettre dans son contexte. Je répondais à un tweet de Pascal Azoulay qui insultait Aurore Bergé. Je suis président des Alumni (une association d'anciens éléves du Celsa, ndlr), elle est issue de la même université, j'indiquais que le réseau des Alumni était avec elle dans ce moment difficile. A l'époque, elle a reçu un tsunami de tweets injurieux. Si un tweet sur les 1607 tweets que j'ai postés suffit à prouver une allégeance au gouvernement, bon..."

Pour nous assurer de l'indépendance de son agence, il tient à rappeler : "Nous avons toujours refusé de travailler pour des partis, et nous n'avons pas changé de ligne."

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