Marche contre l’islamophobie : 5 questions sur ce rassemblement qui divise

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MANIFESTATION - Depuis vendredi dernier et l’appel à manifester à Paris ce dimanche 10 novembre pour dire "STOP à l’islamophobie", lancé initialement par une cinquantaine de personnalités de différents horizons, des voix se font entendre pour contester les termes de cet appel. Au sein même des partis ou associations de certains signataires, la gêne est évidente. Voici pourquoi.

La manifestation contre l'islamophobie visant à dénoncer les actes antimusulmans va démarrer dimanche à Paris en milieu de journée, après avoir divisé la gauche et suscité de vives critiques de la part du RN pour qui il s'agit d'une alliance avec les "islamistes".

La manifestation, à l'appel de plusieurs personnalités et organisations comme le NPA ou encore le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), doit démarrer à 13H00 de la Gare du Nord pour arriver vers 16H00 Place de la Nation, avant une dispersion prévue vers 18H00.

De quoi parle-t-on ?

En réaction à des événements récents (attaque de la mosquée de Bayonne, humiliation par un élu RN d’une mère de famille en sortie scolaire avec son enfant au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté…), des dizaines de personnalités ont décidé, via une tribune publiée par Libération et Mediapart le 1er novembre dernier, de signer un appel commun à manifester le dimanche 10 novembre prochain à Paris afin de dire "STOP à l'islamophobie" et à la "stigmatisation grandissante" des musulmans. 

Qui est à l’origine de ce rassemblement ?

Comme précisé dans la tribune publiée par les deux médias, "cet appel a été initié par Madjid Messaoudene (élu de Saint-Denis); Le Collectif contre l'islamophobie (CCIF); Le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA); Le Comité Adama; La Plateforme L.e.s Musulmans; L’Union communiste libertaire (UCL); L’Union Nationale des Etudiants de France (Unef) ; et Taha Bouhafs (journaliste)." 

Au-delà, ce sont les noms des premiers signataires qui a également attiré l’attention : Jean-Luc Mélenchon et plusieurs membres de La France insoumise (François Ruffin et Adrien Quatennens ne défileront pas), Benoît Hamon, l’eurodéputé EELV Yannick Jadot (qui a, depuis, relativisé son soutien et fait savoir qu'il n'irait pas), le syndicaliste Philippe Martinez (CGT), le journaliste Edwy Plenel, le Gilet jaune Jérôme Rodrigues, l’humoriste Yassine Belattar, la sénatrice EELV de Paris Esther Benbassa, la militante féministe Caroline De Haas, l’ancien international de football Vikash Dhorasoo, la journaliste et réalisatrice Rokhaya Diallo, le chanteur Fianso, la porte-parole d’Attac Aurélie Trouvé… 

Pourquoi un tel rassemblement ?

Dans leur tribune, les signataires souhaitent attirer l’attention sur la situation des musulmans en France. S’appuyant sur des faits d’actualité récents et sur un climat général qui, selon eux, règne dans l’Hexagone depuis longtemps, ils n’hésitent pas à clamer : "l’islamophobie en France est une réalité." Le moment de jeter un œil dans le dictionnaire. "Islamophobie : hostilité envers l’islam, les musulmans", indique le Larousse. Or, aujourd’hui, c’est justement ce terme qui fait débat au sein des partis de gauche, initialement plutôt favorables à l’idée d’un rassemblement pour soutenir les musulmans de France.

Pourquoi le rassemblement du 10 novembre divise-t-il ?

Plus que l’idée du rassemblement et de la manifestation, c'est la présence parmi les initiateurs de la marche du CCIF, accusé de liens avec les Frères musulmans, organisation internationale de promotion de l'islam politique, et les termes employés dans la tribune du 1er novembre qui provoquent la discorde au sein des milieux de gauche. Ainsi, à propos du CCIF, Alexis Corbière, député LFI, a-t-il reconnu dans Le Figaro qu’il pensait que "la Ligue des droits de l'homme était à l'initiative de la démarche".

Au sein de la France Insoumise, les débats se font plus vifs encore à cause de ce terme "islamophobie". "On a le droit d'être islamophobe (...) En revanche, on n'a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu'ils sont musulmans", avait notamment déclaré le philosophe Henri Peña-Ruiz durant l'université d'été du mouvement, en août, alors que Jean-Luc Mélenchon, lui-même, avait dit peu ou prou la même chose en novembre 2015 via un tweet : "Je conteste le terme d'islamophobie. On a le droit de ne pas aimer l'islam comme on a le droit de ne pas aimer le catholicisme." 

En août, Clémentine Autain avait notamment contesté cette vision de Henri Peña-Ruiz alors que le journaliste Taha Bouhafs, lui aussi initiateur de la marche du 10 novembre, pense que Jean-Luc Mélenchon souhaite se rapprocher de son électorat dans les quartiers après ses propos de 2015 : "Beaucoup de militants Insoumis dans les quartiers ont posé un ultimatum au mouvement", estime-t-il auprès de l’AFP.

Reconnaissant "des grincements de dents" chez les Insoumis ces derniers jours, Arnaud Le Gall, un cadre du Parti de gauche, composante fondatrice de LFI, ne veut pas aller plus loin dans le débat et la polémique : "On soutient une minorité ciblée de manière inacceptable, on ne va pas s'en empêcher au prétexte qu'un mot nous gêne."

Le chef de file de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon a confirmé samedi 9 novembre qu'il participerait à la manifestation contre l'islamophobie le lendemain, avant de répondre à Marine Le Pen qui l'a accusé d'être "main dans la main avec les islamistes". "Bien sûr que je vais participer, j'ai signé un texte", a indiqué le patron des députés Insoumis, interrogé par la presse à Marseille avant une marche en hommage aux victimes des effondrements d'immeubles de la rue d'Aubagne, il y a un an.

Rejetant, lui, le "racisme d'Etat dans notre pays" évoqué dans la tribune - dont il ne valide pas "l’ensemble du texte" selon ses déclarations mardi sur France Info ; autre preuve des divergences présentes au sein même des signataires - Yannick Jadot veut mettre l’accent ailleurs et sur l’impérieuse nécessité, par cette marche du 10 novembre, d'"alerter sur le danger de faire d'une partie de la communauté nationale le bouc-émissaire de notre société".

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Et le PS dans tout ça ?

Si la très grande majorité des partis de gauche ont signé cette tribune, il en est un qui est resté à la marge puisqu’aucun responsable du Parti socialiste n’a signé cet appel. Ainsi, alors qu’Olivier Faure, le Premier secrétaire doit prochainement effectuer un discours sur la laïcité, un responsable de la direction socialiste indique à l’AFP : "Nous voulons lutter contre les discriminations contre les musulmans mais il ne faut pas tout mélanger. On ne s'inscrit pas sous la bannière 'islamophobie', il y a la volonté de segmenter la population sous cette bannière".

Cité par Public Sénat à la sortie de la réunion hebdomadaire du groupe socialiste du Sénat, un sénateur socialiste a résumé mardi l’état d’esprit majoritaire au sein du parti et l’embarras à propos de la marche du 10 novembre : "On passe de la défense de la République et de la laïcité, à la défense d’une communauté religieuse. Même s’il y a un climat contre les musulmans qui est irrespirable en ce moment, manifester dimanche, c’est quand même casse-gueule". 

Finalement, le Parti socialiste a fait savoir dans un communiqué qu'il ne se rendrait pas à la marche : "Nous ne voulons pas nous associer à certains des initiateurs de l’appel", indique le PS, ajoutant ne pas se reconnaître "dans les mots d’ordre qui présentent les lois laïques en vigueur comme 'liberticides'."

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