Un an après le drame de la rue d’Aubagne, "la peur reste intacte"

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Immeubles effondrés rue d'Aubagne à Marseille, un an après

APRÈS LE CHOC - A travers des banderoles, des tracts ou encore des graffitis, la documentariste Karine Bonjour a retracé les jours, semaines et mois qui ont suivi le drame de la rue d'Aubagne. Un an après, cette Marseillaise a compilé ces témoignages dan un livre à paraître ce jeudi.

Ils s’appelaient Marie, Simona, Taher, Julien, Fabien, Pape, Ouloume et Mohamed. Ils sont tous morts sous les décombres de leur logement vétuste, le 5 novembre 2018. Un an après le drame de la rue d’Aubagne, qui a laissé Marseille en deuil, Karine Bonjour publie "Le récit d'une rupture", un livre documentaire où elle ausculte le drame, et - après lui - l'électrochoc qu'il a suscité parmi les habitants.

Marseillaise depuis 25 ans, elle a choisi de collecter les textes, les tags, les photos, les discours... toutes les  "expressions" qui ont surgi "après ce point de bascule". Elle témoigne auprès de LCI de la peine qui hante toujours la capitale des Bouches-du-Rhône.

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LCI : Jean-Claude Gaudin a estimé qu'une "psychose" s'était emparée de la ville, au lendemain de l'effondrement de deux immeubles insalubres. Qu'en est-il aujourd'hui?

Karine Bonjour : La peur que notre maison nous tombe sur la tête reste intacte. Mais elle est légitime.  Même moi, j’ai appelé un ingénieur structurel pour mon logement situé dans le centre-ville. Sauf qu'il n’y en n’a pas un seul de disponible depuis un an ! Certes, c'est le signe qu’ils sont pris sur des lieux plus urgents, mais aussi qu’il faudra qu’une maison tombe dans le quartier pour qu’on s’y intéresse. Il y a bien une défaillance technique.  De toute façon, il suffit de se promener dans la rue pour la comprendre, cette peur. Tous les immeubles dangereux, nous en sommes - au mieux - "protégés" par des grilles qui condamnent le passage dans des rues. Mais la plupart du temps, ce serait trop le bazar pour la circulation de le faire. Alors, des plots sont placés à un mètre de la façade, comme si cette distance permettait d’être en sécurité. Je peux vous dire qu’il  semble donc normal d’éviter ces rues. 

Globalement, l’ambiance dans le centre-ville est celle de l’après-guerre. Des ruines, des rues bloquées, des immeubles rapidement désertés devenus inaccessibles. Et dans la rue d’Aubagne elle-même, le silence est toujours très pesant. Quelques commerces reprennent leur activité, mais ces rues impraticables au milieu de Marseille laissent une ambiance pesante. A cette insécurité "architecturale", s'ajoute la crainte d'être délogé de chez soi. Car pour les personnes qui n'ont plus de logement, un an après, peu, voire rien, n’a changé. Nous vivons tous avec cette foule de délogés dans l’esprit. Au quotidien, on se rappelle que des gens sont toujours à l’hôtel, ou chez des amis.  

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Marseille : un an après, quelles leçons ?

LCI : Vous avez compilé banderoles, textes et tags écrits par la population. Comment ont réagi les Marseillais ces douze derniers mois? 

Karine Bonjour : Il y a une réelle évolution de la mobilisation. Nous sommes passés de la colère à une structuration plus politique et citoyenne. Au lendemain du drame, n’importe qui est descendu dans la rue. Le rôle de cette communauté, constituée de personnes de métiers et quartiers différents, était en premier lieu d'agir. Il fallait faire, prendre en charge, s’occuper. Puis la colère montante, nous nous sommes retrouvés à manifester. Et aujourd’hui, plus ou moins depuis le tournant du mois d’août, avec en ligne de mire les Municipales, nous sommes passés de la colère à une structuration plus politique. Pas dans le sens où les personnes se sont encartées, mais des citoyens qui avaient longtemps boudé les urnes se rendent compte que, voilà, la politique, ça peut provoquer ça. De la mobilisation populaire est ainsi née Le Pacte démocratique pour Marseille (Ndlr : un collectif de citoyens, ancré à gauche, qui a pour objectif de créer une liste aux municipales de 2020). On peut au moins dire que le 5 novembre aura créé ça. 

Quant à la tristesse, elle reste intacte. Je dirai même qu’elle resurgit avec ce triste anniversaire. On le ressent réellement dans la ville. D’ailleurs, beaucoup de gens ont très peur de demain, d’être submergés. Car si l’an dernier nous étions dans l’action, maintenant est réellement venu le temps de l’émotion. C’est un vrai traumatisme. 

Non, clairement, la crise n’est pas "résorbée"- Karine Bonjour, auteure du livre Récit d'une rupture

 LCI : Un an après, Jean-Claude Gaudin estime que la crise est "résorbée" dans le même temps il a préféré ne pas se rendre rue d’Aubagne ce mardi estimant que sa présence n’était pas « souhaitée » . Qu'en pensez-vous?

Karine Bonjour : De nombreux habitants reprochent au maire son manque d’empathie, de regrets ou d’excuses. Car derrière les chiffres, il y a des histoires. Dans ma rue, un jeune homme a été évacué une première fois en juillet puis à nouveau en septembre. Finalement il a décidé par lui-même de changer d’appartement. Pour ceux qui n’ont pas la chance d’intégrer un nouveau logement, c’est encore pire. Ils se retrouvent à partager leur appartement, pas entretenus depuis des mois, avec des cafards et des rats. Autour d'eux, des débris, des rues et commerces vidés. 

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Les travaux, qui ne concernent généralement que les parties communes, ne les rassurent pas. Et à l’intérieur des appartements, les plafonds continuent de s’effriter. Donc non, clairement, la crise n’est pas "résorbée". 

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