"Personne n'aime parler des croque-morts" : face à la crise du Covid, les pompes funèbres se font (un peu) entendre

"Personne n'aime parler des croque-morts" : face à la crise du Covid, les pompes funèbres se font (un peu) entendre
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TEMOIGNAGES - Parmi les professions les plus exposées au coronavirus, les métiers des pompes funèbres gèrent la crise sanitaire avec les moyens du bord. Elles font désormais l'objet de décrets sanitaires précis et figurent parmi les bénéficiaires prioritaires des équipements de protection, après avoir été ignorées.

Depuis le début de la crise du Covid-19, le monde des pompes funèbres l'avait mauvaise. L'impression de payer plein pot "le tabou de la mort qu'il y a dans ce pays", nous dit Thierry Tournaire, délégué CFDT. C'est que le secteur, bien moins médiatisé que l'hospitalier, l'alimentaire ou les transports, ces autres métiers de première ou de deuxième ligne, se sentait pour le moins mis de côté depuis quelques semaines. Ce n'est pas tant que ça les change de leur ordinaire, mais la propagation du virus a invité la profession à réclamer un peu plus de lumière. "Personne n'aime parler des croque-morts", souffle Bernard Guilhem, président du SECI-Unsa, premier syndicat de la profession, qui raconte l'amertume qui parcourt la profession : "On nous casse du sucre sur le dos à la Toussaint parce qu"'on fait du business sur les morts', mais maintenant qu'on s'occupe des corps de décédés ou suspectés du Covid-19, on ne parle plus de nous."

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"On est débordé, complètement pris par la vague"

C'est qu'en matière d'exposition au virus, les pompes funèbres sont servies : il faut aller chercher les corps dans des hôpitaux, déjà dépassés dans la gestion des vivants et en manque constant de place. "Quand il y a un décès, les établissements nous demandent de venir aussitôt, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit", témoigne Constant Lalouette, qui a dû gérer 30 décès ces cinq derniers jours, dont la moitié due au Covid-19. "On est débordé, on a été complètement pris par la vague", explique à LCI ce directeur de pompes funèbres dans la Moselle. "Ça me rappelle la canicule de 2003. A l'époque, les gens travaillaient sept jours sur sept, presque 24 heures sur 24", souligne Bernard Guilhem. Les crématoriums, utilisés pour quelque 40% des décès en France, sont particulièrement sollicités : "Dans certaines zones, ça peut aller jusqu'à doubler", souligne Thierry Tournaire. Une tension que ne vient pas assouplir l'absence de cérémonie, puisqu'entre chaque crémation, les appareils doivent observer un temps de repos.

La profession gère tant bien que mal ce surcroît de travail qui, couplé aux consignes sanitaires limitant au maximum les interactions sociales, aux difficultés à aller dans les cimetières, dégrade la conception du métier. "J'ai choisi cette voie pour accompagner des gens dans des moments difficiles. Alors quand je les fais venir à deux ou trois, maximum, à l'agence, pour une heure de préparation, c'est forcément très frustrant. Dans notre région, le Grand Est, qui est très religieuse, les familles doivent renoncer aux rites. Alors on se débrouille comme on peut, on fait venir un prêtre ou on demande à un officiant d'assurer le minimum. On se retrouve à quatre ou cinq dans la chambre funéraire, une vingtaine maximum au cimetière". Des pratiques qui s'étendent dans toute la France. Dans le sud-est, où il représente la Fédération française des pompes funèbres, Dimitri Girardi a mal au cœur quand il pense "à ces cérémonies où il y a plus de personnel funéraire que de familles. On a l'impression de les laisser partir incognito. Vite, on cache le corps, comme une mise aux ordures. Les familles comprennent, parce qu'il faut aussi nous protéger."

Chute d'activité pour les thanatopracteurs

La protection de la profession, justement, continue d'interroger. Premiers sur la ligne, les thanatopracteurs. Chargés des soins de conservation, ils "procèdent à des ponctions de tous les liquides corporels, on sonde les poumons, les autres organes", détaille Dimitri Girardi. "Même après la mort, le virus peut se déposer sur nos outils et la désinfection ne sert pas à grand chose". Durant ce procédé, poursuit Serge Kientz, thanatopracteur dans le Grand Est, "on retire du sang pour y mettre du formol, donc il peut y avoir des éclaboussures et ça devient dangereux. L’OMS nous dit même que ça peut rester dans les selles." La mise en place des traits du visage pose aussi problème : "On doit d'ordinaire fermer les yeux, la bouche, en travaillant avec du fil et des aiguilles. On est donc en contact avec l'intérieur de la cavité de la bouche, et donc en contact avec la salive. Maintenant, on évite". Avec l'appui tardif des autorités sanitaires. Le 1er avril, un décret du ministère de la Santé interdit enfin, jusqu'au 30 avril, la toilette mortuaire "pour les défunts atteints ou probablement atteints du covid-19".

Pour ceux-là, "c'est une mise en bière directe", indique Bernard Guilhem. "Le corps est mis dans une housse, puis dans le cercueil", sans que la famille puisse le voir. Le décret interdit aussi les soins de conservation pour l'ensemble des décès sur tout le territoire. "Comme on ne teste pas, comment voulez-vous être sûr que la personne que vous manipulez n'a pas été infectée ?" fait valoir le syndicaliste. 

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"Si on ne le fait pas, qui va le faire ?"

Une prise de conscience tardive face à un virus qui ne disparaît pas post-mortem et consécutive au droit de retrait observé dans la profession des thanatopracteurs, qui attendait ce principe de précaution avec impatience. Mais l'information manque, remarque Serge Kientz : "Selon les départements dans lesquels j'opère, les consignes changent. Dans la Meurthe-et-Moselle, on interdit d'enlever les pace-makers, mais dans d'autres, on continue et on ne sait pas si la toilette va être autorisée. C'est un bordel pas possible. C'est pour ça que les collègues se retirent, même s'ils n'en ont pas le droit." Idéalement, les syndicats préféreraient même qu'on considère tous les corps comme suspectés de covid-19 : "La toilette, la coiffure, même ça, ce sera compliqué. On intervient sur un corps dans les 24 heures, il n'est donc jamais complètement sec. La moindre manipulation devient dangereuse", prévient Bernard Guilhem.

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Au-delà des soins, reste aussi le problème, tout aussi inquiétant, du manque d'équipement. Là encore,  la profession souligne un manque de considération, qui l'a obligé à patienter pour être incluse sur la liste des bénéficiaires prioritaires des personnels protégés, comme annoncé par le ministère de l'Intérieur mardi 31 mars. "Nous sommes comme les gardiens de prison : on est nécessaire, mais on ne nous aimera jamais. Entre un pompier et un croque-mort, les gens préféreront le pompier, et c’est normal", se résigne Thierry Tournaire. Constant Lalouette, lui, fait les comptes : grâce à ses achats en début de crise, il peut tenir, à raison d'une dizaine de masques et de blouses par jour, une semaine sur ses stocks. "Et encore, c'est sans respecter le délai prévu pour en changer". Une prise de risque qui apporte avec elle son lot d'angoisses. "Quand vous êtes au contact avec 6 ou 7 personnes par jour, c'est sûr que quand vous rejoignez votre famille, vous vous demandez si vous n'allez pas les contaminer." De toute façon, il ne se laisse guère le choix. "Si on ne le fait pas, qui va le faire ? On ne peut pas laisser les gens seuls au moment de partir". 

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