Après la fermeture de Fessenheim, quelle augmentation des émissions de CO2 ?

La fermeture définitive de la centrale de Fessenheim a eu lieu en ce début de semaine.

À LA LOUPE – La fermeture de la centrale de Fessenheim va-t-elle conduire à une augmentation de la pollution ? C'est ce que soutiennent les défenseurs de la filière nucléaire, qui tablent sur une hausse de 6 à 10 millions de tonnes de CO2 par an. Une affirmation qui mérite d'être largement nuancée.

Fêtée par les militants écologistes, l'arrêt définitif de la centrale de Fessenheim ne fait pas l'unanimité. Les défenseurs du nucléaire estiment en effet qu'il s'agit d'une décision regrettable, non seulement d'un point de vue économique, mais aussi environnemental. "La fermeture de Fessenheim, compensée par la sollicitation de centrales à gaz et à charbon en Europe, entraînera l’émission de 6 à 10 millions de tonnes de CO2 supplémentaires par an", peut-on ainsi lire sur les réseaux sociaux. 

Toute l'info sur

L'info passée au crible

Ce chiffre, assez largement relayé par les défenseurs de la filière, est notamment avancé par Société française d’énergie nucléaire (SFEN), pour qui "la fermeture de la centrale alsacienne repose sur une vision de l’écologie aujourd’hui dépassée". Le fonctionnement du marché européen de l'énergie rend toutefois difficile les prédictions, et l'on peut aujourd'hui juger excessives ces estimations, basées sur une production fortement carbonée.

Le principe central de l'interconnexion

Pour tenter de mesurer l'impact environnemental de la fermeture de Fessenheim, il faut s'intéresser à la manière dont la France produit et s'approvisionne en énergie. Aujourd'hui, un marché européen est en place, renforcé par des interconnexions entre les différents pays. L'énergie électrique ne pouvant pas être stockée, il est impératif de parvenir à produire la quantité nécessaire à la consommation. Pour cela, certains pays sont amenés à utiliser une énergie produite sur leur sol, à en exporter, mais aussi à en importer lorsque des pics de consommations sont observés. 

Lire aussi

Assez largement excédentaire, la production française s'exporte, mais l'on constate toutefois que des besoins accrus en hiver nous conduisent à importer une électricité produite chez nos voisins européens. Avec la fermeture de Fessenheim, la France va adapter sa production et pourra compter sur plusieurs sources : à l'intérieur de ses frontières avec le développement des énergies renouvelables et la mise en fonctionnement de l'EPR de Flamanville, mais aussi à l'étranger avec des importations de pays voisins. 

Pour autant, rien ne permet aujourd'hui de dire que l'énergie produite en "compensation" sera produite à un endroit particulier, et qu'elle sera intégralement assurée par des centrales à gaz ou à charbon, comme celles tant décriées exploitées en Allemagne. "Il est difficile de savoir comment sera compensée l'arrêt de Fessenheim", reconnaît d'ailleurs Daniel Heuer, directeur de recherche au CNRS et membre du laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble.

"Il est probable qu'une partie de cette compensation provienne d'importation venant d'Allemagne qui produit une électricité très carbonée, environ 500g/kWh contre environ 70g/kWh pour la France", souligne-t-il, mais les estimations sur l'impact environnemental lui semblent exagérées. "Si les 14 TWh produit en moyenne par Fessenheim étaient remplacés par de l'électricité allemande, ils émettraient 7 millions de tonnes de CO2. Pour autant, la compensation ne se fera pas exclusivement pas ces importations", note-t-il. L'estimation des 6 à 10 millions de tonnes de CO2 par an, formulée par la SFEN "correspond à une compensation totale par une centrale au charbon", poursuit Daniel Heuer. "Il s'agit donc d'une estimation haute."

Une baisse des émissions à moyen et long terme

Du côté de RTE, en charge du réseau de transport d'électricité français, on appelle aussi à la nuance. Si à court terme, "il est possible que production d’électricité soit moins décarbonnée", en raison notamment d'importations plus élevées, "il est difficile de donner un chiffre car tout dépendra du niveau de consommation d’électricité". Un hiver très doux serait en effet synonyme de besoins modérés et permettrait ainsi à la France de survenir en grande partie à ses besoins avec une production locale. Il ne serait donc pas nécessaire de multiplier les importations d'énergie étrangères et notamment allemandes, beaucoup plus polluantes. 

"À long terme", insiste RTE, "il faut aussi garder en tête que l'objectif des autorités est d'augmenter la part des énergies renouvelables dans ce que l'on nomme le mix énergétique." Celle-ci doivent en effet constituer 50% de la production à l'horizon 2050. Conséquence de cette planification, les émissions doivent chuter, et ce dès les prochaines années. À l'horizon 2025-2026, les émissions de CO2 générées par la production de l'énergie consommée en France doit être quasiment divisée par deux, comme en témoigne le graphique suivant.

De manière générale, il apparaît pour le moins ardu de prédire les niveaux d'émissions liés à la production d'énergie. En fonction des prix du marché, de l'ensoleillement ou encore du vent, les pays sont en effet amenés à produire des quantités différentes et donc à recouvrir plus moins aux importations. Par ailleurs, si la France peut importer une énergie fortement carbonée en provenance d'Allemagne, les interconnexions entre pays (de nouvelles sont en cours avec la Grande-Bretagne et l'Italie) augmentent les sources possibles d'approvisionnement. 

En vidéo

Info / Infox : Fessenheim produisait de l'électricité sans CO2 ?

Sur un marché de l'énergie qui se pense désormais à l'échelle européenne, le développement massif des énergies renouvelables chez nos voisins peut contribuer à réduire encore le recours à l'énergie allemande. Ce qui fait dire à RTE qu'il est aujourd'hui essentiel "que les gouvernements parviennent à coordonner leurs politiques énergétiques, afin de poursuivre les objectifs fixés en matière environnementale, mais aussi pour garantir la sécurisation de l'approvisionnement."

En résumé, il est aujourd'hui plus qu'hasardeux d'affirmer que fermer Fessenheim va contribuer à augmenter de 6 à 10 millions de tonnes par an les émissions de CO2. Cette estimation se base en effet sur une compensation avec une énergie fortement carbonnée, mais ne tient pas compte des objectifs de la France à moyen et long terme en matière de développement des énergies renouvelables. Par ailleurs, les quantités d'émissions dépendent des besoins en importation de la France, qui sont par essence difficile à prévoir à l'avance. Ces derniers dépendent en effet de facteurs climatiques et météorologiques, ainsi que des prix observés au jour le jour sur le marché européen de l'énergie. "Je pense qu'en fait l'arrêt de Fessenheim pourrait provoquer l'émission de plusieurs millions de tonnes de CO2 par an sans pouvoir préciser ce que contient ce plusieurs", conclut le chercheur Daniel Heuer.

Vous souhaitez réagir à cet article, nous poser des questions ou nous soumettre une information qui ne vous paraît pas fiable ? N'hésitez pas à nous écrire à l'adresse alaloupe@tf1.fr

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

EN DIRECT - Covid : les décès et les admissions en réanimation en hausse

EN DIRECT - Affaire des "écoutes" : cette condamnation ne "correspond pas à la vérité", tacle Me Temime, l'avocat de Thierry Herzog

Son enfance en Algérie, son grand amour partagé : Marthe Villalonga ouvre ses jardins secrets

Le coronavirus ne sera pas vaincu d'ici la fin de l'année, selon l'OMS

Assouplissement des mesures anti-Covid : pourquoi Emmanuel Macron fixe-t-il un horizon de "4 à 6 semaines" ?

Lire et commenter