"Plus aucun enfant juif dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis" : d'où vient cette affirmation (et est-elle vraie) ?

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FACT CHECK - Ces derniers jours, Eric Zemmour et Eric Ciotti ont affirmé que les enfants juifs avaient déserté les écoles publiques de Seine-Saint-Denis. Une affirmation qui ne date pas d'hier. Sur quelles bases repose-t-elle ? Et surtout est-elle vraie ? LCI a remonté le fil.

"Vous savez, il n'y a plus d'enfants juifs dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis", a affirmé sur LCI l'essayiste Eric Zemmour le 19 février. "C’est simple il y a des faits." Une affirmation avancée de but en blanc pour illustrer sa pensée selon laquelle l'immigration serait le terreau de l'antisémitisme. 


Quelques jours plus tôt, c'est le député LR Eric Ciotti qui avançait la même idée. "Est-ce qu’il y a encore un enfant juif dans une école publique de Seine-Saint-Denis ?" questionnait-il au micro de France Info. "On sait bien pourquoi. Parce qu’ils sont chassés aujourd’hui par la montée du communautarisme islamiste. Je le dis." Et d'évoquer "des rapports" mentionnant la désertion des écoliers de confession juive. 

Rumeur ou fait ?

Cette affirmation n'est pas nouvelle. Déjà en avril 2014, le réalisateur Alexandre Arcady l'évoquait dans l'émission "Vivement Dimanche" : "il n’y a plus un élève juif dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis." La même année, c'était au tour du philosophe Alain Finkielkrault de l'affirmer : "il n’y a pratiquement aucun juif dans les écoles publiques ! Les élèves juifs sont exfiltrés (sic) des écoles de la Seine-Saint-Denis". 


Depuis, la formule revient pratiquement chaque année : "Il y a des villes en France où l'on ne peut plus habiter tranquillement (…) Comme le dit Luc Ferry, ancien ministre de l'Education nationale, il n'y a pratiquement plus aucun enfant juif dans les écoles publiques de Seine-Saint-Denis", avançait en février 2015, le grand rabbin de France Haïm Korsia sur Europe 1. L'année dernière, en avril 2018, c'était au tour de Brice Hortefeux de reprendre l'assertion.


Mais, à chaque fois, rien sur la source. L'ancien ministre précisait d'ailleurs qu'il ne la connaissait pas lui-même. "Je ne sais pas si ce que je vais vous dire est exact mais le simple fait qu'on l'évoque est révélateur" avait-il averti en préambule. Alors rumeur ou vérité ?

Pas de statistique disponible

Interrogé à ce propos par nos confrères du Parisien, Jean-Michel Blanquer assure qu'aucun rapport étayant ces propos n'existe. "Ou en tout cas je ne vois pas à quoi il fait référence", souligne le ministre de l’Education nationale. La raison est simple : il est interdit en France de répertorier les religions des élèves dans un fichier. Il en est d'ailleurs de même pour le recensement national. La pratique n'est autorisée que dans le cadre de sondages. Impossible donc de trouver des statistiques officielles sur les religions. 


Pour autant, Jean-Michel Blanquer estime que "le phénomène existe bel et bien, et pas depuis hier matin. Il a abouti à ce que beaucoup d’enfants juifs ont quitté l’école publique." Nous voilà bien avancés.

Un phénomène qui concerne toute la France

Il existe bel et bien un rapport de l'inspection générale de l'Education nationale - officiel - qui évoque ce problème dès 2004, mais sans jamais pointer spécifiquement la Seine-Saint-Denis. "Si le racisme le plus développé dans la société reste le racisme antimaghrébin, ce n’est plus le cas dans les établissements scolaires, où il a été très nettement supplanté par le racisme anti-juif", indique-t-il. "Il est en effet, sous nos yeux, une stupéfiante et cruelle réalité : en France, les enfants juifs - et ils sont les seuls dans ce cas - ne peuvent plus de nos jours être scolarisés dans n’importe quel établissement."


Une note vient compléter ce constat. "Ce n’est pas un fait nouveau : l’inspection générale Etablissements et vie scolaire signalait dans un rapport sur les ZEP en 1996 que le principal d’un collège de Lyon avait été obligé d’organiser le départ en cours d’année des deux derniers élèves juifs de son établissement."


Toujours pas de données chiffrées donc, mais un sentiment généralisé dans toute la France. Patrick Petit Ohayon, directeur du Fonds Social Juif Unifié (FSJU), confirme à LCI : "Ce serait trop facile de dire que le problème vient du 93, l'antisémitisme peut se retrouver partout".


A titre d'exemple, le phénomène est visible également à Paris. "J'ai notamment un nouvel élève dans ma classe qui a été harcelé en tant que juif dans une école publique parisienne", nous indique Valérie Ginet, professeur dans un établissement juif parisien et secrétaire générale de la FEP-CGT. "Oui, on observe des élèves qui quittent le public à causes d'agressions antisémites, ou parce que les parents craignent que cela n'arrive".

La Seine-Saint-Denis, mouton noir

Et si cela est donc également vrai en Seine-Saint-Denis, il ne concerne pas - heureusement - tous les élèves. Rodrigo Arenas, coprésident de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) de Saint-Denis, tient d'ailleurs à mettre les choses au clair. Des élèves juifs dans les écoles publiques du 93 ? "Oui, il y en a", martèle-t-il dans les colonnes du Monde. Ils n'ont pas disparu. Sa fédération compte également des parents d'enfants juifs en son sein.


Quand on creuse le sujet, la sujet s'étend finalement bien au-delà du seul problème des écoles publiques. La communauté juive de Seine-Saint-Denis quitterait même en masse le département. Selon Sammy Ghozlan, le président du Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), 20.000 français juifs auraient quitté la Seine-Saint-Denis en cinq ans. Pascal Bruckner, co-auteur de Le nouvel antisémitisme (ed. Albin Michel) va encore plus loin : "En Seine-Saint Denis, 50.000 juifs français ont dû partir", indiquait-il sur France Inter il y a un an. 

Des "zones sensibles"

Sammy Ghozlan nous explique comment il réalise ses calculs. Il compte les familles : "quand on se réunit pour la fête du grand pardon, le Kippour, et que l'on voit 80 personnes qui viennent alors qu’il y en avait 900 avant, le constat est clair." Pas très scientifique, mais cela peut effectivement donner une idée de l'ampleur du phénomène. "Vous aviez 600 familles à La Courneuve, maintenant, elles ne sont plus que 80. Au Blanc Mesnil, dans ma commune, on en comptait 300 à peu près, maintenant il en reste 50 et encore", regrette-t-il.


La synagogue de Saint-Denis a d'ailleurs fermé il y a quelques années suite à plusieurs attaques, dont une au cocktail Molotov, et celles d'Aulnay, Villepinte, la Courneuve, Stains, Garges-lès-Gonesse, et Clichy-sous-bois seraient sur le point de connaître le même sort.


Là encore, Patrick Petit Ohayon nuance. Il faut considérer les mouvements de population dans leur ensemble. "Les juifs quittent ces zones sensibles, où il y a effectivement de l'antisémitisme, mais ce n'est pas spécifique à la Seine-Saint-Denis. Il y a aussi des mouvements depuis Sarcelles (Val d'Oise) ou autour de Créteil (Val-de-Marne) et même entre des arrondissements de Paris".

D'une école à l'autre, des situations très disparates

Ce qu'il avance se vérifie dans les écoles à l'intérieur du département de la Seine-Saint-Denis. "On compte une hausse de 20 à 25% de nos effectifs", nous confie Mme Tevel, enseignante à l'école privée juive Chné-Or à Aubervilliers. "Tous n'ont pas intégré l'école en raison de la montée de l'antisémitisme, on a aussi beaucoup travaillé pour offrir un projet pédagogique plus attractif. Je dirais que cela concerne environ 50% de nos nouvelles recrues." 


A l'inverse, à l'école Merkaz hatorah de Villemonble, on ne nous rapporte aucune hausse significative des effectifs ces dernières années. Ici, comme aux Pavillons-sous-Bois, Pantin, Les Lilas ou Raincy, toujours dans le 93, la situation est plus "calme", comme le reconnaît Sammy Ghozlan, et "les communautés juives s'y développent".


"Beaucoup de fausses informations circulent", nous confie, amer, le directeur général du FSJU. Le nombre d'écoles israélites aurait presque triplé ces dernières années pour intégrer la fuite des élèves du public ? "Les groupes scolaires existants ne sont pas nouveaux", indique-t-il. "Je ne vois pas d'où viennent ces données". Une rumeur se crée si vite et il est malheureusement difficile de s'en départir.

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