Pourquoi des "réfugiés statutaires" se retrouvent-ils malgré tout à la rue à Paris ?

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A LA LOUPE - Selon le directeur général de France Terre d'asile, il y a parmi les migrants dans le nord-est parisien, "un bon nombre" de réfugiés statutaires, c'est-à-dire ayant obtenu la protection de la France. Une situation connue des autorités comme des acteurs de terrain, qui perdure pourtant.

Ils ont reçu la protection de la France mais vivent toujours sous les ponts, dans le nord-est de Paris. La situation de certains réfugiés "statutaires" a été évoquée, mardi 30 juillet, par le directeur général de l'association France Terre d'Asile, Pierre Henry, sur France Inter.


"Ce qu'il se passe aujourd’hui dans le nord-est de Paris est totalement inqualifiable", a estimé ce dernier. "Vous avez là un problème de santé publique. Vous avez près de 200 à 300 personnes toxicomanes qui sont dans un mouroir à ciel ouvert et ça fait plus d’un an que ça dure. Et puis, tout autour, s’agrègent dans les anfractuosités des constructions autoroutières du périphérique près de 2000 migrants. Et parmi ces 2000 migrants, vous avez de nombreux réfugiés statutaires, c’est-à-dire qui ont obtenu la protection de la France, et qui vivent dans des conditions absolument épouvantables sans eau, sans sanitaires, sans nourriture, qui sont obligés de faire la manche."


Le point qui nous intéresse ici est celui qui concerne ces "réfugiés statutaires". En d'autres termes, les personnes qui, après une longue procédure, ont obtenu un statut de résident sur décision de l'Ofpra, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Sur son site, l'institution indique que les personnes reconnues réfugiées "sont placées sous la protection juridique et administrative de l'Ofpra. Elles ont vocation à bénéficier d'une carte de résident valable dix ans en application de l'article L.314-11-8 du CESEDA". Si le directeur général de France Terre d'Asile dit vrai, que font encore à la rue des personnes qui ont obtenu le sésame si longtemps souhaité et cette fameuse "protection" de la France ?

Je caricature un peu, mais être réfugié, c'est presque pire que d'être demandeur d'asileRichard Sadik, Cimade

Contacté par LCI, Pierre Henry détaille : "C'est un phénomène que nous observons depuis plus d'un an. Dans les campements de rue, on estime la présence des réfugiés statutaires à hauteur de 15% à 20%". Du côté de la Cimade, association de solidarité aux migrants et réfugiés, c'est loin d'être un scoop. Gérard Sadik, responsable asile pour la Cimade, corrobore le chiffre avancé par France Terre d'Asile, même si les statistiques, établies à partir d'une population volatile, ne sauraient être tenues pour définitives. 


Cette réalité, les deux associations l'imputent d'abord à "la sortie des radars" de ces réfugiés, dont la situation vient d'être régularisée. "C'est le paradoxe du statut de réfugié", nous explique Gérard Sadik. "Dans certains cas, surtout pour les hommes seuls, les demandeurs d'asile ont presque plus de droits que les réfugiés. Je caricature un peu, mais être réfugié, c'est presque pire que d'être demandeur d'asile." Car une fois la demande acceptée, le réfugié change de statut légal. Il passe sous l'égide du droit commun. L'Etat n'a donc plus l'obligation légale de les loger et de les prendre en charge. En théorie, la convention de Genève demande bien aux Etats signataires d'accorder "aux réfugiés résidant régulièrement sur leur territoire un traitement aussi favorable que possible", mais dans les faits, il est désormais attendu de cette personne, à l'image d'un citoyen lambda, de se débrouiller seule, notamment pour trouver un logement social. 

Des procédures lourdes

C'est alors une autre aventure qui commence. Car selon Gérard Sadik, "certains attendent deux ans pour obtenir leur carte de résident. A chaque étape, il y a des mois et des mois d'attente. Une fois que la personne devient réfugiée, on la lâche, on lui dit 'débrouille-toi'. On maltraite les gens. Le problème, c'est en fait moins l'accès au logement que les procédures, qui sont un enfer". 


En effet, les places en hébergement d'urgence, en tout cas en Ile-de-France, sont de plus en plus nombreuses, s'accordent à dire nos sources. Début 2019, l'Etat a notamment annoncé la création de 1200 places de mises à l'abri en Ile-de-France, afin d'éviter la formation de campements de rue dans les quartiers du nord-est parisien. Actuellement, selon la préfecture de région, ce nombre de places en hébergement d'urgence pour les demandeurs d'asile et les réfugiés se chiffre à 22.000, dont 5800 sont occupées par des réfugiés statutaires. 


Ainsi, on nous assure que les personnes hébergées, à la suite d'un passage en centre d'accueil et d'examen des situations (CAES), qui finissent par obtenir leur statut de réfugié "ne sont pas livrées à elles-mêmes. Elles ne sont pas tout de suite mises à la porte. Elles ont la possibilité de rester trois mois pour faire les démarches pour se loger et trouver un travail. Cette période est reconductible une fois." 

Le "blues du réfugié"

Malgré tout, notre interlocutrice ne nie pas la présence de réfugiés statutaires à la rue, qu'elle évalue à "environ 10% des personnes dans les campements". C'est bien pour ceux-là que le poids des procédures et "l'absence d'évaluation des besoins", pour reprendre les mots du responsable asile de la Cimade, barrent le chemin. D'autant que cette période de transition peut s'avérer psychologiquement compliquée pour certains. "C'est ce que j'appelle le 'blues du réfugié'", détaille encore Richard Sadik. "Avant d'obtenir le statut, il y a la motivation de se battre. Une fois que c'est fait, c'est la fin des illusions. Certains qui étaient professeurs de mathématiques dans leur pays n'ont pas d'autre choix que d'être manutentionnaires. C'est une période de deuil, à laquelle viennent s'ajouter des problèmes administratifs d'une bêtise sans nom." Sollicité, le ministère de l'Intérieur n'a pas encore donné suite. L'article sera mis à jour en cas de réponse. 


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