Twitter face à l'épineuse question de la mort numérique

Twitter face à l'épineuse question de la mort numérique
Population

POST-MORTEM - Twitter a annoncé mardi vouloir effacer les comptes des utilisateurs inactifs, avant de faire marche arrière face aux internautes qui ne voulaient pas voir le contenu de personnes décédées disparaître. Un revirement qui montre toute la complexité du sujet de la mort numérique.

Des milliers de paroles à jamais perdues. C’est ce qui a bien failli se passer sur Twitter. Alors que le réseau social annonçait ce mardi 26 novembre vouloir supprimer les comptes inactifs, de nombreuses voix se sont élevées pour s’y opposer, rappelant que cette décision allait avoir un impact sur les textes de personnes décédées dont les proches et successeurs ne possèdent pas les identifiants. Une marche-arrière qui montre combien la question de la mort numérique reste délicate à traiter. 

Voir aussi

"Ne supprimez pas les mots de nos morts"

C’est via un mail un tantinet impersonnel que l'entreprise a annoncé la nouvelle, prévenant qu'à partir du 11 décembre, les comptes sans activité depuis plus de six mois allaient disparaître. Raison invoquée par le site : les utilisateurs ne pouvaient pas accepter les nouvelles politiques de confidentialité. "Pour que votre compte reste actif, veillez à vous connecter et à tweeter au minimum tous les 6 mois", peut-on lire dans la "politique relative aux comptes inactifs".

Sauf que, si cela permettait d’éviter les coquilles vides, et de libérer des noms d’utilisateurs, cette décision peut surtout faire disparaître des personnes décédées. De fait, sur les 145 millions d’utilisateurs que compte le réseau social, nombreux sont ceux qui nous ont quittés dans les treize dernières années. Et parmi eux, certains qui avaient livré des récits de vie, ou de société, devenus précieux. Comme une internaute, qui tweetait depuis son lit d’hôpital, ou une journaliste, dont la dernière photo a été partagée quelques instants avant sa mort.

C’est pourquoi, le jour même, de nombreuses personnes ont fait part de leur mécontentement, soulignant le manque d’empathie de l’entreprise. C'est le cas de cette jeune femme qui ne veut pas voir supprimés les mots de son amie morte d’un cancer du sein. "Ils ont été partagés ici, rien qu’ici, et si vous effacez leurs comptes inactifs, vous effacez leurs voix." Un autre, a directement interpellé le PDG de l'entreprise. "Traumatisé" par la fermeture du compte de son père sur Facebook après sa mort, il ne veut pas voir se réitérer ce sentiment. 

Une doctorante américaine, spécialisée en la matière, a, elle, "imploré" Twitter de ne pas supprimer ces témoignages. Des témoignages dont Olivier Ertzscheid souligne lui aussi l'importance. Chercheur en sciences de l'information et de la communication, il note auprès de LCI leur dimension "patrimoniale au sens premier du terme". Au-delà de l’entourage certains intéressent effectivement "la société dans son ensemble", selon lui. "Supprimer des comptes inactifs, c’est imaginer que dans l'avenir,  on pourrait perdre les traces du mouvement Me Too." 

Voir aussi

Des commentaires "entendus" par Twitter

24 heures après, Twitter a fait volte-face. "Nous avons entendu vos commentaires", écrit le réseau social. Une réaction "à l’arrache" qui n’arrive qu'après avoir été "interpellé" par l’opinion publique, observe cependant le chercheur. "Ils se sont rendus compte trop tard que la suppression de compte n’est pas qu’un enjeu économique mais aussi symbolique." Assumant qu’il y a eu un "manquement" de sa part, l'entreprise assure désormais qu’elle ne supprimera "aucun compte inactif" tant qu’un "nouveau moyen de les commémorer" ne sera pas trouvé.

Une réponse qui semble évidente tant l’importance de la trace laissée après la mort est indéniable. Dans l’imaginaire, il semblerait par exemple absurde qu’un éditeur puisse choisir, et ait le pouvoir, de supprimer du jour au lendemain toute trace des écrits d’un auteur. Mais nos tweets sont-ils réellement comparables à des mémoires ? Comme souvent, la réponse est complexe. C'est ce que nous explique Olivier Ertzscheid, pour qui le numérique a modifié "structurellement et philosophiquement notre rapport à l’espace et au temps". 

Car l'archivage sur ces sites n’est pas le fruit d’une démarche individuelle. Il est obligatoire et instantané. "Nous ne sommes pas dans la même logique éditoriale qu’avec un livre. On est dans un infini et dans l’immédiat." N'étant pas dans une logique de conservation au moment où il publie, l'utilisateur se voit dès lors dépossédé de ses écrits. Sauf que, cette distinction faite, le chercheur estime que le manque "d’intention de faire mémoire" ne "suffit pas" à oblitérer ces textes. Et de prendre l’exemple des correspondances des écrivains, qui n’ont pas l’intention de les rendre publiques au moment où elles sont envoyées, et qui font pourtant bien partie de l’œuvre d’un auteur. 

Lire aussi

Les plateformes responsables de notre mort numérique ?

On ne peut ainsi pas réellement comparer nos tweets à des mémoires. Ni pour autant laisser des plateformes les faire disparaître comme bon leur semble. Alors quelle solution ? Archiver, oui, mais par qui, pourquoi, comment ? Pour le chercheur, qui relevait dès 2012 cette problématique, ce sont des "questions essentielles" auxquelles il incombe aux plateformes d'apporter des réponses.

Il faudrait que chaque réseau social propose un éventail de solutions, claires et explicites- Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l'information

D’une part parce que "on ne peut pas attendre" des individus qu’ils fassent eux-mêmes la démarche spontanément. Et de faire le parallèle avec la mort non-numérique, celle qui est bien réelle : dans nos vies, il est rare qu’avant d’être proches du décès, des personnes engagent un processus de création d’un testament. "C’est glauque, et on n’y pense pas", relève Olivier Ertzscheid. 

Selon lui, il revient alors aux plateformes de "poser" ces questions aux utilisateurs, dès leur inscription. Et ce de façon "explicite" et non pas uniquement dans les conditions générales d'utilisation (CGU). "Il faudrait que chaque réseau social propose un éventail de solutions, claires et explicites, donnant la possibilité à chacun, par exemple en cochant une case, de ce que deviendront ses données." Une solution qui pourrait satisfaire toutes les parties. Mais qui semble loin d’être celle préconisée pour le moment tant ces entreprises n'ont "pas l'habitude de la transparence". Reste donc à attendre de voir comment Twitter et consorts comptent s'occuper de notre sort quant à notre mort numérique.

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter

Alertes

Recevez les alertes infos pour les sujets qui vous intéressent