Soignants : une vocation à l'épreuve de la crise du Covid-19

Ajaccio, 23 avril 2020
Population

TEMOIGNAGES – Alors que s’ouvre ce lundi 25 mai le "Ségur de la santé", les tensions sont vives à l’hôpital, après des années de coupes budgétaires et des départs en nombre. Nous avons interrogé trois infirmières à l’AP-HP, qui préfèrent changer de métier plutôt que d’exercer dans ces conditions.

"Je n’ai pas l’impression de faire mon boulot comme je pourrais le faire. Je suis très axée sur le relationnel et je ne le retrouve plus aujourd’hui. Je n’ai pas signé pour ça", souffle Mélissa*. C’est par la lutte, au sein du collectif inter-hôpitaux, que cette infirmière d’un hôpital de Versailles a retrouvé l’enthousiasme des premiers jours. Mais cela n’aura pas suffi. 

"Depuis que je suis arrivée dans la fonction publique, j’ai observé une dégradation des conditions de travail, que ce soit pour les infirmières mais aussi les médecins, avec des suppressions de postes et des départs non-remplacés. Je suis dans un service de gériatrie, où il m’arrive parfois d’être seule pour 43 résidents. Je ne peux pas gérer." Aujourd’hui, Mélissa a décidé de raccrocher sa blouse, pour de bon, et de quitter la fonction publique hospitalière puisque de toute façon, "c’est partout pareil". Elle envisage désormais de prendre le statut libéral ou alors de "soigner les animaux plutôt que les humains." 

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Comme Mélissa, ils sont nombreux à l’hôpital à avoir des envies d’ailleurs, épuisés par leurs conditions de travail, un salaire ridiculement maigre et une crise sanitaire hors du commun, venue exacerber les failles d'un système déjà à bout. "Quand vous avez travaillé avec un sac poubelle sur le dos, forcément vous vous posez des questions", avance Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers (SNPI). Selon lui, ce sont les infirmiers qui abandonnent le plus parmi les soignants et représentent même 30 % des jeunes diplômés à arrêter dans les cinq premières années.

Camille*, infirmière-étudiante de troisième année à l'AP-HP, a été réquisitionnée comme aide-soignante pendant la crise. Après ces quelques mois passés dans le service de réanimation d'un hôpital de la banlieue sud de Paris, la jeune femme est catégorique, elle ne travaillera "jamais dans le public", et ce à cause du manque de moyens et de matériel. Elle confie : "Chaque nuit, je me demande si mes patients vont aller bien, j’ai la boule au ventre : ‘Est-ce que j’aurais assez de compresses, est-ce que ma dialyse va fonctionner…’ On enchaîne les catastrophes et toute la nuit, je stresse." 

Des "ménages" pour boucler les fins de mois

En attente de son diplôme, Camille se dit déjà "écœurée" et voit dans le privé -où un contrat l’attend dès le mois d’août dans un hôpital de la banlieue parisienne- un avenir meilleur. En tout cas, la jeune femme y voit la solution pour parvenir à concilier sa vocation et des conditions de travail satisfaisantes : "Ils prennent des internes compétents d’abord, tandis qu’à l’AP-HP, il y a un manque de formation évident. Et puis, l’hôpital privé va m’apporter et me faire apprendre bien plus. Ici, je régresse." Anne-Klaire aussi avait l’impression de tourner en rond, à force : "J’ai senti une régression, comme un étau se resserrer sur nous avec des objectifs de soins, de rentabilité. Le fait que ce soit de l’abattage a été de pire en pire au fur et à mesure des années."

Infirmière depuis six ans à l’AP-HP et membre du collectif inter-urgences, elle a posé sa démission en décembre, après des mois d’épuisement à conjuguer son poste à temps plein et des "ménages" à droite à gauche dans le secteur privé pour boucler ses fins de mois. "Le problème, c’est que pour faire ce que qu’on fait, on ne nous donne pas suffisamment d’argent et on est amené à faire des choses qui ne correspondent pas forcément à nos valeurs pour pouvoir payer nos factures", confie-t-elle. A la fin de sa carrière, Anne-Klaire touchait entre 1.850 et 2.000 euros nets "en fonction des weekends". 

"Nous ne sommes ni des bonnes sœurs, ni des bénévoles"

Aujourd’hui, l’hôpital est derrière elle puisqu’elle souhaite opérer "un changement de vie total" en déménageant dans le Sud de la France... pour y devenir commerciale. Si ses projets ont été suspendus en raison de l’épidémie, ils devraient aboutir au mois de septembre, peut-être un peu plus tard. Pourtant, lorsqu’elle a été rappelée en renfort pour aider pendant la crise, Anne-Klaire n’a pas hésité à revenir à l’AP-HP, par solidarité pour ses collègues. 

Seulement, ce retour de deux mois à l’hôpital a fini de la convaincre : cette profession n’est plus pour elle, "en tout cas pas comme ça". Et tant pis pour ce métier, qui est d’abord une vocation pour beaucoup. Mélissa, elle, ne peut s’empêcher de tiquer à l’évocation de ce terme : "Le mot vocation sous-entend que l’on peut se dévouer corps et âme alors que non, on sait bien que c’est faux. Nous ne sommes ni des bonnes sœurs, ni des bénévoles : ce sont justement nos revendications actuelles."

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C’est aussi le sentiment de Camille qui, avec quatre stagiaires-infirmiers passés eux aussi aides-soignants le temps de la pandémie, a eu l’impression de faire tenir debout tout un service de réanimation. "Etre jeté dans le grand bain, ce n’est pas un problème : dès le début de notre formation, on nous pousse à nous débrouiller et à nous dépasser. Le problème, c’est de ne pas être considéré, de n’être rien, d’être un larbin". 

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