"Street-pooling" : ouvrir les bouches à incendie, une pratique vieille d'un siècle, illégale et pas sans risque

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À LA LOUPE - A chaque épisode d'intense chaleur, apparaissent les mêmes images d'individus qui se rafraîchissent sous les eaux projetées par les bouches à incendie. En plus d'être totalement illégale, la pratique du "street pooling" n'est pas sans danger : blessures, électrocutions, coupures d'eau potable et difficultés pour les interventions des pompiers. Un enfant de six ans a été sérieusement blessé en Seine-Saint-Denis.

Le phénomène est récurrent, à chaque vague de chaleur. Des bouches à incendie sont prises d'assaut par les habitants pour tenter de se baigner. Un acte de vandalisme dont les municipalités comme les pompiers se passeraient bien. En plus d'entraîner des blessés, ces utilisations intempestives des bouches à incendie compliquent le travail des soldats du feu. 

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Pourquoi cette pratique est-elle dangereuse ?

Si ouvrir grand les vannes d'une borne incendie fait des heureux, la pratique est loin d'être sans risques. Jeudi 27 juin, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), un enfant de six ans en a été victime.  Il a été projeté à plusieurs mètres en l'air par le geyser d'une bouche à incendie ouverte. En arrêt cardiaque, il a été transporté à l'hôpital. 

A Marseille, les marins-pompiers ont lancé une campagne de communication intitulée "Ceci n'est pas un jouet". Contacté par LCI, le bataillon des marins-pompiers nous confirme que 33 bornes ont été ouvertes dans la ville depuis le début de cet épisode de chaleur. "Cela nécessite à chaque fois une intervention pour que nous fermions la pompe, ce qui mobilise des pompiers." En 2018, les pompiers de Marseille avaient dénombré 88 interventions de ce type. 

Avant que les soldats du feu n'interviennent, ce sont des centaines de litres d'eau qui se déversent dans la rue, entraînant une baisse de pression dans le réseau. En cas d'intervention des pompiers pour lutter contre un incendie, il devient alors compliqué d'utiliser ces bornes pour éteindre les flammes, si le besoin s'en fait ressentir. Une situation dénoncée durant l'été 2017 par les pompiers de Sevran qui perdirent 15 minutes avant de pouvoir éteindre l'incendie d'un immeuble. 

Une baisse de pression qui peut aussi entraîner des coupures d'eau potable. De plus, les jets une fois libérés peuvent atteindre plusieurs mètres de hauteur et peuvent facilement atteindre le réseau électrique avec un risque d'électrocution. Les immenses flaques créées sur la chaussée sont également très dangereuses pour la circulation. Effet d'ameutement oblige, les voitures sont empêchées de circuler, quand elles ne risquent pas de s'embarquer dans un aquaplaning tout aussi dangereux. 

Sans oublier que les quantités d'eau gaspillées peuvent être impressionnantes. "Une bouche incendie ouverte représente 80 m3 d'eau potable perdue par heure," s'insurge Christophe Perrod, Directeur technique au SEDIF, le Syndicat des eaux d’Ile-de-France. "Le SEDIF est déjà en alerte maximum canicule car la demande d'eau est plus importante pendant les périodes de forte chaleur." L'ouverture des bouches oblige à injecter plus d'eau pour assurer le service. Christophe Perrod estime qu' "en 2017, lors de la pire journée, ce gaspillage représentait jusqu'à 10% de la demande d'eau potable. Sur l'année, nous avons perdu 600.000 m3 d'eau, soit l'équivalent de 260 piscines olympiques ou d'une ville de 12.000 habitants pendant un an." Une consommation répercuter dans les charges du SEDIF, et donc sur la facture de tous les usagers. 

Quelle est son origine ?

Aujourd'hui honnie, cette pratique a pourtant plus d'un siècle d'histoire derrière elle. Les premières traces de son existence nous font retourner à New York, lors de la canicule historique de 1896. Après des semaines d'une chaleur intense, la ville demanda l'ouverture des bouches à incendie pour nettoyer les rues débordant d'odeurs nauséabondes, encombrées par les détritus et des carcasses de chevaux, morts de chaud. Une fois les avenues débarrassées des immondices, les New Yorkais profitèrent alors des jets d'eau pour se rafraîchir. Les autorités n’intervinrent pas car cette canicule fît à l'époque plusieurs centaines de morts. 

Puis, l'ouverture des bouches s'est pérennisée à chaque forte chaleur dans les grandes villes américaines. Un phénomène appelé le street pooling, que l'on peut traduire par "piscine de rue". En 2007, la ville de New York s'est mise en tête de réguler cette pratique vielle d'un siècle. Plutôt que de l'interdire, les pompiers new yorkais distribuent des "bouchons de pulvérisation" aux habitants qui en font la demande. Placés sur la borne, ces bouchons laissent échapper des filets d'eau bien moins puissants que l'ouverture totale des vannes et permettent de se rafraîchir sans gaspiller trop d'eau ou se blesser sous la pression. 

Une solution qui n'est pas forcément envisagée en France. Pour Christophe Perrod, "le réseau de lutte contre les incendie doit rester entièrement consacré à la lutte contre les incendie." En revanche, le SEDIF accompagne les mairies pour la mise en place de jets d'eau ou de brumisateurs dans les parcs et sur les places. 

Que risque ceux qui s'y amusent ?

Il n'existe pas dans la loi de sanctions spécifiques contre les ouvertures de bornes à incendie. Les contrevenants risquent une peine pouvant atteindre cinq ans de prison et 75.000 euros d'amende, d'après le Code pénal, pour la destruction, la dégradation ou la détérioration d'un bien destiné à l'utilité publique et qui appartient à une personne publique ou chargée d'une mission de service public. 

Localement, des villes complètent ces dispositions du Code pénal par des arrêtés municipaux. C'est le cas par exemple à Dugny (Seine-Saint-Denis), Gennevilliers (Hauts-de-Seine) ou encore Mulhouse (Haut-Rhin). En 2018, le maire de Deuil-la-Barre (Val-d'Oise) présenta une facture de 2000 euros aux parents d'un adolescent qui avait ouvert une bouche. Le contrevenant avait été retrouvé grâce aux caméras de vidéosurveillance. 

De son côté, le SEDIF nous assure déposer des plaintes. Mais celles-ci sont "toujours classer sans-suite, faute de pouvoir identifier les auteurs", reconnaît Christophe Perrod. 

Comment lutter contre ce phénomène ?

D’après un travail d'étude de l'Association des maires des Hauts-de-Seine, 198 bouches à incendie ont été ouvertes en 2018 à Paris et dans les trois départements de la Petite-Couronne (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne) durant les périodes de forte chaleur. Si ce chiffre peut paraître impressionnant, il faut le comparer à 2017 quand 1192 pompes furent ouvertes par les habitants. C’est d'ailleurs le département des Hauts-de-Seine qui a connu la baisse la plus importante de ces actes de vandalisme. 

Comment expliquer cette forte diminution entre 2017 et 2018 ? Les municipalités ont installé depuis des systèmes sécurisés qui complique l'ouverture des pompes. Les forces de l'ordre peuvent également être davantage mobilisées pour prévenir tout risque. Mais ces dispositifs qui représentent un coût pour les villes. 

La lutte contre le 'steet pooling' passe aussi par la prévention. Le SEDIF organise des journées de sensibilisations dans les établissements scolaires des villes les plus concernées. Plus original, le rappeur Youssoupha a réalisé un clip, "La Bouche C La Vie" à la demande de Véolia. 

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