Les étudiants de l'ENA sont-ils tous issus de catégories socio-professionnelles supérieures ?

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À LA LOUPE - La suppression de l'Ecole nationale d'administration pourrait faire partie des prochaines mesures annoncées par le Président de la République. Cette haute école est considérée par ses détracteurs comme trop élitiste, une critique dont se défend la direction de l'ENA. Alors qu'en est-il ?

L'Ecole Nationale d'Administration ou "L'école des élites". Un président sur deux y a été formé, tout comme 6 des 40 patrons du CAC 40. Ses détracteurs y voient d'un mauvais l'entre-soi qui y régnerait, à l'opposé des valeurs de l'école de la République et de son échelle sociale. L'ENA serait l'antichambre de la politique, le lieu par excellence de formation de nos dirigeants et, de fait, une institution inaccessible à de nombreux Français. 


Le Président de la République, qui doit annoncer toute une série de mesures visant à répondre à la colère de ses concitoyens, pourrait bien opter pour une suppression pure et simple de cet établissement strasbourgeois. Mais les critiques sont-elles fondées ? L'étudiant type de l'ENA est-il ce fils ou cette fille de cadre supérieur parisien, de grands chef d'entreprise ou de haut fonctionnaire de l'Etat ?

L'ENA elle-même s'en défend. Dans un tweet posté ce mercredi, elle entend souligner les origines socio-professionnelles des étudiants de l'actuelle promotion : "26% d’élèves boursiers de l’enseignement supérieur, 14% d’élèves petits-enfants d’ouvrier, 9% petits-enfants d’agriculteur, 12% petits-enfants d’artisan ou commerçant, 12% petits-enfants d’employé, 56% d’élèves ont fait leurs études secondaires en région." 


"Quand on en est à se justifier sur plusieurs générations et à parler des petits-enfants, c'est quand même qu'il y a un problème", a ironisé le député du Val-d'Oise, Aurélien Taché, sur France 2. Cette figure de l'aile gauche du parti LaREM se dit plutôt favorable à la suppression de l'ENA, un moyen selon lui d'apporter plus de diversité au sein des élites et amener par là-même plus de justice sociale.

70% de fils de cadres

Pour savoir si ce député visait juste, nous avons essayé d'en découvrir davantage sur les origines sociales des étudiants. Contacté par LCI, l'administration de l'ENA n'a pas souhaité communiqué davantage sur les origines de ces recrues. Un manque de transparence qui n'incite pas à penser que les données puissent démontrer un recrutement totalement démocratique.


Si aucune information n'est disponible sur l'actuelle promotion, des études récentes sur le sujet ont déjà été menées par des chercheurs. Que disent-elles ? L'une d'entre elle, "Que sont les énarques devenus ?" a été réalisée en 2015 par le Centre européen de sociologie et de science politique, à l'occasion des 70 ans de l'établissement.


Les auteurs, François Denord et Sylvain Thine, ont étudié 10 promotions de 1983 à 2009. Sur cette période, l'origine sociale des étudiants restent stable, mais bien loin des standards des Français. Près de 7 étudiants sur dix ont un père exerçant ou ayant exercé une profession supérieure. Ils sont 72,2% exactement en 2009, quand la part des enfants de professions intermédiaires chute à 12%, celle des artisans à 9,6% et celle des employés et ouvriers - "regroupés en raison de la rareté des effectifs", indiquent les chercheurs - à 6%.

Une institution de moins en moins démocratique

Ces données sont assez similaires à celles récoltées par le directeur de recherche au CNRS, Luc Rouban, pour l'étude "L’ENA ou 70 ans de paradoxe", toujours en 2015. "Quels que soient les modes de calcul, le recrutement ne s’est pas démocratisé durant les soixante-dix ans, indique le chercheur dans sa publication, et l’ENA n’a pas réalisé le brassage social espéré par Michel Debré en 1945 (son fondateur, ndlr). La proportion d’élèves ayant un père exerçant une profession supérieure, après avoir oscillé autour de 45% dans les décennies 1950 et 1960, alors que le projet institutionnel était encore jeune, puis avoir atteint un niveau situé entre 55% et 65% à partir des années 1960, a encore grimpé autour de 70% entre 2005 et 2014, une proportion toujours bien plus élevée que la moyenne des catégories socioprofessionnelles supérieures dans la population active (environ 15% dans les années 2010)."


En clair, les écarts se creusent. Au-delà de cet indicateur - assez limité - de la profession du père, Luc Rouban s'est intéressé aux ressources sociales de manière plus globale, en incluant dans ses critères le passage par une grande école, la prise de fonction politique ou encore des relations familiales dans le monde de la haute fonction publique, de la politique ou des affaires. Il en tire un indice de ressources. Sur le tableau ci-dessous, on perçoit que les nouvelles recrues ont d'année en année un capital social de plus en plus important. 


Le graphique montre également un creusement progressif selon le type de concours - le concours interne et le troisième concours, réservés aux personnes ayant déjà une expérience professionnelle, a toujours montré plus de diversité sociale que le concours externe. "C’est sans doute ici que le projet originel de l’École, censée former de manière collective et homogène les cadres dirigeants de l’État, trouve sa pierre d’achoppement", regrette Luc Rouban.

Un point positif tout de même ressort de ces études. La part des femmes a augmenté de manière conséquente, pour atteindre 45% en 2015. Mais leur indice de ressources est encore plus important que les hommes -  1,27 contre 1,08 en moyenne, selon Luc Rouban. Sans grande surprise, "cela vient confirmer le fait que les femmes doivent disposer de plus de ressources sociales que les hommes pour entrer dans la haute fonction publique", estime le chercheur.

Des inégalités visibles dans toutes les grandes écoles

Une fois ce constat effectué, peut-on pour autant imaginer que la suppression de l'ENA améliore les choses ? "Il y un côté populiste, estime Jean-Louis Debré, le fils de son fondateur, sur France Info. Si on veut donner satisfaction à ceux qui combattent l'excellence, si on veut supprimer l'ENA, demain on va supprimer toutes les grandes écoles".


Sur ce point, il n'a pas tort. Lorsque l'on compare les origines sociales des étudiants de l'ENA, de Sciences Po, de l'Ecole Normale Supérieure et de Polytechnique (cf. tableau ci-dessous), on réalise rapidement que le problème s'étend au-delà de cette fabrique à hauts fonctionnaires. "La part importante d’enfants de cadres (à l'ENA) est comparable à celle que l’on trouve dans les autres grandes écoles", relativise François Denord et Sylvain Thine.


Pour l'ancien ministre de l'Intérieur, l'ENA a bel et bien permis une démocratisation en instaurant un concours à l'entrée de la haute fonction publique. Et si cette ascension sociale pèche, c'est qu'il est grand temps de "s'occuper de la qualité de notre enseignement scolaire". Quant à la détestation de ce qu'il nomme "la sélection, l'excellence", la solution serait plutôt de s'attaquer à "l'arrogance de l'élite politique".

Nathalie Loiseau, ancienne directrice de l'ENA et tête de liste de la majorité présidentielle aux européennes ne dit pas vraiment le contraire. Son expérience à la tête de l'institution ne lui a pas laissé que des bons souvenirs. "J'ai été accueillie au départ par certains conservatismes, par certains corporatismes, en étant une femme de moins de 50 ans n'ayant pas fait ENA, à peu près comme une saltimbanque, a-t-elle raconté au micro de Radio Classique. "Ça vous donne une idée de ce à quoi on se heurte en essayant de bouger cette école", a-t-elle poursuivi, en précisant avoir fait "ce qu'(elle) a pu, sans être suivie à l'époque ni par la volonté politique ni accompagnée par les moyens qu'il fallait".


Plus qu'une suppression, celle qui a dirigé l'ENA entre 2012 et 2017, espère un changement de "la formation, la sélection, les carrières" et se dit "contente que les choses bougent".

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