Trois jours dans un trou normand : à Noues-de-Sienne, la voiture sinon rien

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Grand débat national : l'heure des annonces

REPORTAGE - Comment éviter la voiture quand on habite dans une zone rurale où services à la personne et commerces de proximité se concentrent dans les plus gros bourgs et diminuent comme peau de chagrin ? Alors que le Grand débat national promet de se pencher sur cette question, premier épisode de notre reportage en Normandie, où nous avons tenté d'y répondre.

"Déconnexion". C'est le reproche servi en permanence par les Gilets jaunes aux responsables politiques. Un mot derrière lequel les protestataires ont rangé des revendications sur le pouvoir d'achat et sur le fonctionnement de nos institutions. Une réalité qui s'incarne aussi à travers différents aspects du quotidien et ce, dans les zones les plus rurales du territoire. Pendant trois jours, LCI s'est rendu à Noues-de-Sienne, en Normandie, autour de trois thématiques : les transports, l'accès au numérique et la désertification.

La hausse de la taxe sur les carburants a beau avoir été annulée pour 2019, le questionnement reste d'actualité. Comment un territoire rural, qui vit en permanence sous la contrainte de la voiture pour le moindre déplacement, peut-il envisager de passer à un autre type de mobilité ? 

Ce questionnement, LCI a pu l'observer, en Normandie, dans la commune nouvelle de Noues-de-Sienne, une association de dix bourgs, à la jonction du Calvados, de l’Orne et de la Manche, réunis ainsi depuis 2017. Pour tomber sur cette localité, il faut sortir de l’A84, l’autoroute qui relie Caen à Rennes, parcourir une quinzaine de kilomètres sur des routes vallonnées aux incessants virages, que les yeux inhabitués suivent avec une infinie précaution. Arrivés à Saint-Sever, la plus grande "commune déléguée" de la collectivité avec un peu plus de 1000 habitants, les commerces ne manquent pas, à première vue. Une boucherie, deux boulangeries, une supérette de proximité qui favorise les produits locaux, un salon de coiffure, un marchand de presse ou de tabac… l’artère principale est équipée pour le quotidien.

Les alternatives à la voiture ? Inexistantes ou insuffisantes

"Mais dès qu’on a besoin d’autre chose que d’un commerce de bouche, ça devient plus compliqué", reconnaît Jean-Pierre Nourry depuis son bureau de maire délégué de Saint-Sever. De fait, que ce soit pour s’acheter une paire de chaussures, faire réparer un ordinateur ou obtenir un rendez-vous à une autre banque que le dernier Crédit agricole présent, le bourg est dépassé. "C’est la liberté d’entreprise, on ne peut pas obliger les commerçants à s’installer où ils ne le veulent pas", soupire l'élu local.

Pour mettre à jour leur garde-robe en dehors des jours de marché ou redonner un coup de neuf à leur électroménager, les habitants doivent donc se tourner vers Vire ou Villedieu, deux petites villes de 11.000 et 3600 habitants, situées à une quinzaine de kilomètres de part et d'autre de Saint-Sever. Eviter la voiture est un vœu pieux, que LCI a pourtant essayé de réaliser, en consultant les disponibilités des transports alternatifs proposés dans la localité. 

Comme dans la plupart des petites communes, le train n’est plus une option depuis longtemps, les arrêts les plus proches se situant… à Villedieu ou Vire, d’où l’on rejoint la mer à Granville, ou la capitale parisienne, en près de trois heures. Il y a bien une halte SNCF, qui accueillait encore quelques arrêts hebdomadaires, mais sans guichet ni accueil, elle est depuis longtemps boudée. Le bus ? Les lignes proposées par le conseil départemental ne se bousculent pas jusqu’à la localité, et seuls les collégiens ou lycéens peuvent rejoindre la ville. Les autres habitants peuvent l’utiliser, si tant est qu’il reste de la place et qu’ils sont disposés à s’adapter aux horaires très matinaux des enfants.

Hors la voiture individuelle, il existe des mécanismes de solidarité. Solidarité transports, un service lancé par l’antenne locale de Famille rurales, propose aux personnes non imposables et non motorisées de leur allouer un chauffeur. Pour aller à un rendez-vous médical, professionnel ou administratif, les personnes concernées s’acquittent des frais d’adhésion à l’association et d’une indemnité de 30 centimes du kilomètre. Problème : même si ¾ des ménages de la commune nouvelle ne paient pas l’impôt sur le revenu, 90% des habitants ont un véhicule, selon les données de l’Insee de 2015. "Le service a été lancé en fin d’année, mais je n’ai pas encore eu de clients. Les gens ne savent pas, n’osent pas, j’ai l’impression", sourit Jacy Eude, un conducteur basé au Gast, une autre commune déléguée de Noues-de-Sienne, "perdue" derrière la forêt de Saint-Sever, comme disent ses habitants.

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Reste enfin le Taxibus, proposé par le conseil départemental : un bus qui fait l’aller-retour jusqu’à Vire deux fois par semaine sur la journée, à horaires fixes, avec des marges d’une demi-heure, selon le nombre de passagers et d’arrêts à faire. Le service est-il un succès ? "Non, ça marche pas. En même temps, on ne communique pas trop", souffle Jean-Pierre Nourry, pas plus convaincu que ça par ces solutions. "Il faut s’adapter, c’est le problème dans des coins comme le nôtre où il n’y a pas tant de transports en commun. Les gens ont leur journée à remplir, ils ne veulent pas empiéter sur leur liberté."

Laure Genest, Alain Vachy et Yves Le Dran ne vont pas le contredire. Attablés dans un café mal chauffé après avoir bravé la neige et le froid, ces trois retraités, une documentaliste, un prof et un médecin, reconnaissent volontiers "ne pas trop se renseigner sur ce genre de services." Alain, pas le dernier à tempêter sur "la disparition des services publics", à commencer par les transports en commun, ne veut pas minuter son quotidien pour éviter la voiture. Goguenard, il explique qu’il se "transporte en commun avec (lui)-même". Yves, lui, raconte l’anecdote d’un ancien curé du coin, "victime" de la faible diversité  du commerce de proximité : "Sa montre était en panne, il lui fallait de nouvelles piles. Il aurait dû aller voir le bijoutier, mais ne pouvait pas se faire transporter. Le marchand de journaux, qui vendait des piles, lui a proposé de s'en occuper, mais la montre n’a pas survécu à la réparation."

Laure fait du covoiturage avec ses amis de l’université inter-âges, toujours à Vire. A la marge : "On n’a pas toujours les mêmes activités donc ce n’est pas toujours simple. Mais si on peut, bien sûr, c’est quand même plus sympa. Mais pour aller faire nos courses, bon… et puis, c’est vrai, on se laisse tenter par un peu plus de liberté." Des concessions à la lutte contre la pollution qui font un peu sourire Jean-Pierre Nourry : "Tout le monde veut sauver la planète, mais est-ce que tout le monde adapte son comportement au quotidien ? Pas sûr."

Tout se passe comme si les réponses aux questions étaient finalement déjà connues, que le transport individuel, pour le travail, les loisirs ou les achats, était indépassable. La hausse de la taxe carbone et le Grand débat national, évidemment, ne sont jamais loin des discussions, et on glose sur le peu d’alternatives à la voiture. "Quand je vois le réseau ferroviaire que nous avons dans le coin et qui est à l’abandon, soupire Reine Eude en pensant à la gare abandonnée de Saint-Sever. Qu’il n’y ait pas de guichet, à la limite, mais qu’est-ce que ça coûterait de proposer un arrêt supplémentaire de temps en temps ?"

"On ne peut pas faire surpayer l’essence aux gens qui habitent à la campagne"

Pour éviter le nombre de voitures sur la route, Marie-Line Bergeron, elle, a lancé un groupe Facebook pour du covoiturage scolaire, de Saint-Sever à Vire. Il compte 110 personnes et "marche plutôt bien", selon sa créatrice. Une façon pour cette propriétaire d’un magasin de primeurs à Saint-Sever de faire gagner du confort à ses enfants, alors que le seul bus de la journée part à 7h du matin et repart à 18h15 : "On a à peine le temps pour certains de faire le trajet du lycée jusqu’à la gare routière, à la fin des cours. J’avais bien demandé à rajouter un arrêt pas loin du lycée, mais on m’a répondu que ça a toujours fonctionné comme ça et qu’on n’allait pas changer maintenant. Dernièrement, j’ai appris qu’une autre mère d’élève y était parvenue. Comme quoi..." Mais difficile d'élargir l’initiative aux travailleurs de Vire ou à ceux qui vont faire leurs courses dans les grandes surfaces de la commune. "Je crois que les gens craignent les impondérables, de ne pouvoir changer leur programme selon ce qu’ils veulent alors qu’ils se sont engagés auprès d’autres personnes. On préfère garder nos habitudes."

Autant de témoignages qui donnent à penser qu’en dehors de la voiture, point de salut dans ces zones rurales. Sur le sujet, même les associations environnementales font preuve d’une certaine mansuétude : "Bien sûr qu’il faut augmenter la taxe carbone pour arrêter, mais on ne peut pas imposer aux Français qui vivent à la campagne de surpayer leur essence alors qu’ils en ont besoin pour travailler, pour faire leurs courses", reconnaît Benoît Fleury, de l’association Biomasse Normandie. "Les pouvoirs publics doivent mettre le paquet pour désinciter l’utilisation d’une voiture individuelle en ville, mais en campagne, avant d’augmenter l’essence, il faut penser à des compensations, des incitations fiscales en amont de ces hausses ou de véritables alternatives." Et de citer en exemple la ville de Vire, qui s’est lancée dans l’autopartage en mettant à disposition des voitures électriques à ses habitants. "Ça coûte très cher, c’est vrai, mais c’est une politique publique remplie de succès !"

A Noues-de-Sienne aussi, le sujet est sur la table. Pour 2019 ? "On verra, en tout cas, les bornes électriques sont prêtes, il y en a cinq sur la commune", revendique Jean-Pierre Nourry. Celle de Saint-Sever est même sollicitée quotidiennement. Cela ne sera pas assez pour combler Alain : "L’électrique ? Mais à la construction, c’est encore plus nocif pour l’environnement que ce qu’on a déjà !"

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