Trois jours dans un trou normand : Le Gast et la peur du "village-fantôme"

Trois jours dans un trou normand : Le Gast et la peur du "village-fantôme"

Population
REPORTAGE - Commune de tailleurs de granit il y a encore quelques décennies, Le Gast, petit bourg du Calvados d'à peine 200 habitants, se délite sans bruit. Troisième épisode de notre reportage en Normandie, dans un de ces lieux de France où "on s'habitue à tout".

"Déconnexion". C'est le reproche servi en permanence par les Gilets jaunes aux responsables politiques. Un mot derrière lequel les protestataires ont rangé des revendications sur le pouvoir d'achat et sur le fonctionnement de nos institutions. Une réalité qui s'incarne aussi à travers différents aspects du quotidien et ce, dans les zones les plus rurales du territoire. Pendant trois jours, LCI s'est rendu à Noues-de-Sienne, en Normandie, autour de trois thématiques : les transports, l'accès au numérique et la désertification.


En 2014, quelque temps avant les dernières élections municipales, le Bondy Blog s'était rendu au Gast, petite commune du Calvados d'un peu plus de 200 habitants. Le maire de l'époque y évoquait "le silence de ceux qui souffrent", on y parlait de l'exode rural, du dépeuplement et du sentiment d'abandon. Cinq ans plus tard, les choses ont peu bougé. Le Gast n'est plus qu'une commune déléguée, associée à neuf autres bourgs, pour former la commune nouvelle de Noues-de-Sienne. Niché derrière une forêt de 1555 hectares aux routes tortueuses, à 340 mètres d'altitude, Le Gast "se débrouille", sourit Reine Eude. 

Dans les années 1970, un restaurant, trois bars, une station-service...

Pour se retrouver chez la mairesse déléguée, plus loin que la forêt, il faut traverser une des deux artères d'un bourg ouvert à tous les vents. Autour d'une église romane en granit, la spécialité locale, on longe des maisons trop grandes pour les rares habitants qui restent. Puis on roule un kilomètre, puis un autre, direction les dernières carrières encore exploitées, et sinuer sur quelques centaines de mètres. Ancienne famille d'accueil, Reine et son mari Jacky reçoivent dans leur véranda, noyée dans un blanc neigeux. Le ciel est dégagé, la route un peu moins. "La DDE [direction départementale de l'équipement] est passée avec le chasse-neige, c'est très bien, dit Jacky. Mais elle repousse seulement la neige sur le côté de la route." Alors un voisin s'est dévoué pour dégager les talus, contre l'avis de la DDE, "puisque les routes appartiennent au département".


A côté des autres communes déléguées de Noues-de-Sienne, Le Gast fait figure d'exception. Quand ses voisines cultivent encore une tradition agricole, le bourg ne se remet pas de la fermeture de ses carrières de granit, il y a une trentaine d'années. Exception politique, aussi. Au Gast, granitiers obligent, on votait communiste, quand le reste du canton penchait - et penche toujours - plutôt à droite. Depuis son pic "à 1000 habitants" au début du XXe siècle, la population a lentement décru, se stabilisant à 400 habitants jusque dans les années 1970. Une taille modeste, mais qui n'empêchait pas la commune de proposer nombre de commerces. "Je me souviens qu'à l'époque, il y avait un restaurant, trois bars, une boucherie et même une station-service", énumère Reine. Un inventaire inimaginable à la vue de ce bourg fantomatique. A six kilomètres de là, Saint-Sever et ses 1000 habitants paraissent mieux lotis, avec leurs nombreux commerces de bouche et ses trois troquets, même s'il y en avait 27 juste après la Seconde guerre mondiale.

En 2018, quatre décès et aucune naissance

Malgré une des réserves ornithologiques les plus riches de la région, Le Gast est une commune reléguée, même à l'échelle rurale. Les commerces se sont progressivement éteints. La dernière épicière, Jeanne, où on trouvait aussi Ouest France et le pain, a pris sa retraite au milieu des années 2000. De quoi inquiéter la mairesse. "On a besoin de commerces de bouche qui puissent aller un peu partout", constate-t-elle, en pensant à la moyenne d'âge de ses administrés qui ne cesse d'avancer, faute de jeunes pour renouveler la population. Au Gast, 198 habitants au 1er janvier 2019, après une année à 4 morts et 0 naissance, on meurt chez soi : "On ne déracine pas un vieil arbre", continue Reine. Mais même les plus vieux chênes ont besoin d'eau. Il y avait bien un commerçant itinérant, qui durant quinze ans a garé sa fourgonnette deux fois par semaine sur la place de l'église. "Il remplissait un rôle de travailleur social autant que commercial. Rendre service aux personnes isolées, c'était son boulot, c'était sa vie." Sa mort à l'été 2018, "a été une catastrophe, se souvient Jacky. Les gens en pleuraient, c'était terrible." 


Aujourd'hui, le Spasad, une association d'aide à domicile, basée à Saint-Sever, prend le relais pour les plus fragiles habitants : "Des publics parfois très compliqués, assez durs", explique Claude Leménorel, son président. "On leur fait du portage de repas, des soins médicaux ou encore un peu de ménage", à raison de quelques heures par semaine.


Déjà dépourvu de commerces, Le Gast craint aussi de devoir apprendre à se passer de ses facteurs, faute de courrier à distribuer régulièrement. "S'ils font ça, on devra aller chercher le courrier nous-mêmes", craint Reine. Cela fait d'ailleurs bien longtemps que les agents de Le Poste ne passent plus forcément tous les jours, poursuit-elle : "L'été, encore moins, sous-effectifs obligent. Une de nos voisines, octogénaire, avait été abonnée à Ouest France par ses enfants qui voulaient s'assurer qu'elle ait de la visite tous les jours. Certaines fois, elle a reçu trois journaux le même jour."

"Comme si nous étions résignés à ce que notre village crève"

Cette lente extinction silencieuse ne suscite pourtant pas de grande révolte chez ses habitants. Dans tout le canton, pas ou peu de Gilets jaunes pour occuper les ronds-points, et encore moins au Gast. "Au début, je trouvais ça bien, on pouvait faire entendre des revendications", se souvient Nadège, qui cumule heures de ménage et gestion administrative dans l'entreprise familiale. "Mais c'est devenu inaudible, on ne comprend plus rien à leurs revendications". Bien sûr, elle voit bien que les "les services disparaissent". Mais elle encaisse : "On en est à un stade où on s'habitue à tout". Un fatalisme que partage son mari : "Si ça continue, on deviendra un village-fantôme, un lieu-dit". Même Reine voit bien l'absence de résistance : "Il y a une fatalité. Comme si nous étions résignés à ce que notre village crève". Alors quand on leur parle du Grand débat national, c'est avec un haussement d'épaules ou un regard sceptique qu'on nous répond : "Je me demande s'ils ne vont pas nous enfumer", dit Reine, électrice "déçue" d'Emmanuel Macron. Même scepticisme chez Nadège : "Quand on a accès à tout, on ne peut pas comprendre ce qu'il se passe pour ceux qui sont loin de tout".


Mais malgré tout, dans cette campagne qui culmine à 340 mètres d'altitude, on chérit "les champs, les étangs, les oiseaux et le bon air". Et côté développement, on compte énormément sur l'arrivée de la fibre optique qui se fait attendre depuis des années dans cette zone blanche. A partir de mars 2019, les élus espèrent bien que le haut débit pourrait amener avec lui son lot de nouveaux habitants, curieux de campagne mais qui ont besoin d'un bon accès à internet pour s'y installer durablement. Le phénomène intéresse beaucoup, parmi les administrés du Gast, qui, grâce au futur raccordement, espèrent gratter une plus-value intéressante pour leur maison quand ils la revendront, assure Reine : "Quand le réseau d'eau a été installé, il y en avait quelques uns qui avaient résisté parce qu'ils avaient leur puits. Et puis, le puits s'est asséché. Depuis, ils ont compris. Internet, ils ne passeront pas à côté."

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