"Une liste avec des gens normaux" : les Gilets jaunes vont-ils se transformer en parti politique ?

"Une liste avec des gens normaux" : les Gilets jaunes vont-ils se transformer en parti politique ?

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MUTATION - Après un mois et demi de mobilisation sur les réseaux sociaux et dans les rues, l'heure est aux questionnements : faut-il que les Gilets jaunes se constituent en parti politique ? Mouvement hétérogène et sans tête, le pari n'est pas gagné. Mais certains y croient déjà.

Comme une petite musique qui flotte dans l'air. Alors que la mobilisation des Gilets jaunes semble faiblir dans les rues (ils étaient 66.000 dans toute la France samedi 15 décembre, deux fois moins que la semaine précédente), l'heure est-elle au rassemblement politique ? Le mouvement de contestation sociale, initié sur Facebook et se revendiquant originellement apolitique, pourrait être à un tournant de son histoire.


La question d'une mutation des Gilets jaunes en parti politique n'est pas nouvelle. Elle se pose même depuis les premiers blocages, en novembre dernier. Mais l'enjeu s'est fait plus concret lors de la publication, le 8 décembre dernier, d'un sondage réalisé par l'institut Ipsos, publié dans Le JDD. Celui-ci créditait de 12% d'intentions de voix une liste des Gilets jaunes aux élections européennes. Une consultation fondée sur des faits hypothétiques - puisqu'il n'existe pas (encore) de parti politique aux couleurs des Gilets jaunes - mais qui semble avoir donné des ailes à certains.

Le sondage : "une consécration"

Deux jours plus tard, sur France 2, Hayk Shahinyan, Gilet jaune basé en Seine-Maritime annonce sur France 2 son intention... de "présenter une liste aux Européennes". Une volonté qui n'étonne en rien Jean-François Amadieu, spécialiste des mouvements sociaux et professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. "Certains leaders du mouvement ne cachent pas du tout leurs intentions, depuis le début" explique-t-il à LCI. "Je pense à Christophe Chalençon, par exemple. On remarque que d'autres pourraient se laisser séduire par des partis classiques : là je pense plutôt à Benjamin Cauchy (celui-ci a été élu conseiller municipal à Laon en 2008 sur une liste UMP, ndlr)."


Toujours est-il que, selon le professeur, le sondage publié dans le JDD "a fait office d'accélérateur. C'est un peu une consécration". Sans compter que les élections européennes pourraient être "le scrutin idéal", d'après Jean-François Amadieu, pour faire émerger un parti politique. "Le maillage local nécessaire sur les élections municipales rendraient peu-être la situation plus compliquée" estime-t-il encore. Autre évidence : un espace politique à prendre. "En ce qui concerne la détermination de la ligne, il y a un espace politique entre la France Insoumise et le Rassemblement national, même s’il y a déjà des gens comme Dupont-Aignan et Asselineau. Donc une ligne est imaginable, c’est juste qu’il faut faire des choix." 


Et c'est là que le bât blesse, selon le spécialiste. Car le mouvement des Gilets jaunes, fortement hétérogène, n'a ni tête pensante ni programme. "Il manque une tête d’affiche, on fait vite un score sur un nom. Les élections européennes sont assez ouvertes, mais il faut pouvoir afficher des noms. Et on attend toujours qu'ils le fassent..." 

Un "techno à la maoeuvre"

Mais la principale limite à la mutation politique des Gilets jaunes, selon Jean-François Amadieu, reste l'absence de technicien de l'ombre. En clair : "Il manque un techno à la manœuvre. Or, ce profil n'existe pas parmi les Gilets jaunes, à la différence d’autres mouvements européens comme Podemos (en Espagne, ndlr), que des universitaires ont rejoint dès le début, ou le mouvement Cinq Etoiles (en Italie, ndlr). Ce n’est pas anecdotique, il faut un peu de technicité pour créer un parti."


Faux, répond Hayk Shahinyan. Interrogé sur ses intentions ce lundi 17 décembre par LCI, le Gilet jaune confirme son intention de se lancer dans le grand bain des européennes. Il dit avoir déjà été rejoint par Jean-François Barnaba et Ingrid Levavasseur, deux autres figures qui ont émergé durant la contestation. Mais les techniciens des grandes écoles, il ne veut pas en entendre parler : "Malheureusement depuis quarante ans, on laisse des personnes qui sortent de l’ENA considérer que les gens de tous les jours ne savent pas faire. Alors qu’en réalité, nous faisons et eux, ils parlent. On nous dit que le Président et le Premier ministre doivent être des techniciens, mais en fait il faut qu'ils aient une vision." Et le commerçant de prendre en exemple, pèle-mêle "Louis XIV, Bonaparte et Charles de Gaulle", qui "ont marqué l'Histoire" et qui "n'étaient pas des techniciens". "Ils donnaient les directions, les autres les exécutaient. Dans ce gouvernement, les ministres passent d'un poste à l'autre et nous, on doit subir les changements de cap."

Le problème Francis Lalanne

Dans sa liste, Hayk Shahinyan souhaite donc accueillir "des gens normaux, ouvriers, chômeurs, cadres". Et voit d'un très mauvais œil la récupération par les vedettes. "Plein de personnes prennent des initiatives isolées comme le chanteur Francis Lalanne. C’est drôle, mais pas trop... parce que notre souhait est d’établir une liste avec ceux qui sont allés à la rencontre des Gilets jaunes. Faire en sorte que ceux qui ont été sur le terrain et dans les médias, qui ont fait les grandes heures des Gilets jaunes, se regroupent et travaillent rapidement : des gens sincères. La liste de Lalanne, on n’est pas sûrs que ça va marcher. J’ai pris contact avec lui, on a échangé rapidement mais je ne suis pas sûr d’arriver à le convaincre de nous rejoindre sans pour autant être sur la liste." 


En attendant, le jeune homme de 29 ans, dont l'unique engagement politique se résume "à dix mois passés aux sein des jeunes socialistes de Dieppe, il y a presque dix ans", se sent les épaules pour transformer l'essai. Lui-même n'entend pas être candidat : "C'est structurer les choses qui me passionne" dit-il. Si la recette fonctionne, il voit déjà plus loin : "Les municipales, puis les législatives, pourquoi pas".

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