"Je risque gros" : l'inquiétude des riverains d'un site de stockage de nitrate d'ammonium en Loire-Atlantique

"Je risque gros" : l'inquiétude des riverains d'un site de stockage de nitrate d'ammonium en Loire-Atlantique
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ENQUÊTE - L'explosion dans le port de Beyrouth au Liban a été causée par du nitrate d'ammonium. En France, 180 sites stockent ce produit extrêmement dangereux. C'est le cas notamment d'une usine qui fabrique des engrais à Montoir-de-Bretagne, en Loire-Atlantique. Toutes les précautions sont-elles prises ?

Cette usine à Montoir de Bretagne, Yannick Magne la connaît depuis 35 ans. Mais depuis l'explosion survenue à Beyrouth, il la scrute avec inquiétude. 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, Yara fabrique des engrais agricoles et peut stocker jusqu'à 112.000 tonnes de nitrate d'ammonium, soit, plus de quarante fois les quantités responsables du drame survenu au Liban. Située à côté du port de Saint-Nazaire, dans une ville de 127.000 habitants, elle est classée Seveso seuil haut, le niveau le plus élevé de risque industriel réservé aux sites stockant des produits dangereux. 

Et si Yannick Magne est anxieux, c'est que cette usine a déjà été dans le collimateur de l'Etat. Elle a été rappelée à l'ordre près d'une dizaine de fois, pour des rejets polluants ou pour des failles de sécurité, depuis 2010. Depuis sa mise en demeure en 2018, il est impossible de savoir si l'usine a été remise aux normes : les informations sont parcellaires, les réponses floues et les riverains s'inquiètent. 

Une usine mise en demeure en 2018

Yannick Magne habite à deux kilomètres de cette usine, et l'explosion de Beyrouth ne la pas rassuré. "Je risque gros si on se rappelle que le souffle à Beyrouth a été ressenti jusqu'à 200 km", dit-il. Fataliste, il poursuit : "on ne veut pas l'empêcher de tourner cette usine, on veut juste qu'elle se mette aux normes". Car l'usine, malgré la mise en demeure de l'Etat en 2018, continue de fonctionner, mais personne ne semble savoir si elle enfreint toujours les règles strictes imposées par le classement Seveso ou si elle a été remise aux normes. Dans sa mise en demeure, l'Etat faisait ce constat : "L'absence de protection de la salle de contrôle (...) peut engendrer l'impossibilité (...) d'effectuer (...) la mise en sécurité des installations surveillées."

Thierry Moyon lui, vit en face de l'usine. Ce retraité a pu, comme 116 autres riverains, s'équiper d'une pièce de confinement, prise en charge par l'Etat et par l'industriel, grâce à un plan de prévention des risques. "C'est une pièce qui doit pouvoir contenir un certain nombre de personnes pendant au moins 2 heures en attendant l'intervention des secours avec un joint étanche, une ventilation haute. On est dans les normes", dit-il. "Mais est-ce que cela nous rassure ? On est obligés de faire confiance aux industriels ou alors il faudrait déménager, ce qui n'est pas envisageable", avance-t-il. 

Il y a encore des investissement à réaliser pour améliorer le niveau de sécurité de cette usine- Christophe Hennebelle, Chef de la division risques chroniques, Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) Pays de la Loire

Après le drame de Beyrouth, des associations ont écrit au préfet pour savoir si la réglementation était enfin appliquée.

Pour Marie-Aline Le Cler, Présidente de l'Association dongeoise des zones à risque et du plan de prévention des risques, la question est simple : "On demande à avoir des informations claires, nettes et précises, les normes sont respectées ou les normes ne sont pas respectées. Les normes ne sont pas respectées, quelles sont les sanctions ? Les sanctions sont données, sont-elles appliquées?". Malheureusement, leurs courriers sont restés sans réponse. 

Quant au service de l'Etat lui, il avance une réponse pour le moins floue. "Il y a encore des investissement à réaliser pour améliorer le niveau de sécurité de cette usine", reconnaît Christophe Hennebelle, chef de la division risques chroniques de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) Pays de la Loire. La direction de l'usine elle, n'a pas donné de réponse non plus. Mais qu'en est-il de la réglementation à propos de ce type d'usine ? 

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Pas de limites maximales aux quantités stockées

En Europe, les stockages de nitrate d'ammonium sont encadrés par la directive Seveso 3, qui a été renforcée à la suite de l'accident de l'usine AZF à Toulouse en France en 2001. Les mesures augmentent en fonction de la quantité entreposée mais "il n'y a pas de limites maximales" aux quantités stockées, selon Lukasz Pasterski, porte-parole de l'organisation du secteur Fertilizers Europe. A partir de 350 tonnes, un stockage est classé "Seveso bas" et au-delà de 2.500 tonnes, "Seveso haut", dont on trouve par exemple seize en France, dont l'usine à Montoir de Bretagne. 

Ils sont ainsi particulièrement surveillés et régulièrement inspectés. Le ministère de la Transition écologique recense 16 entrepôts Seveso haut (plus de 2.500 tonnes pour les ammonitrates les plus courants) et 31 sites Seveso bas (à partir de 350 tonnes de nitrate d'ammonium). 

Le composé, comme ses dérivés, sont soumis à des règles strictes : il convient "d'isoler le stockage d'engrais des produits incompatibles avec le nitrate d'ammonium, surtout en cas d'incendie", précise une fiche technique du ministère de l'Agriculture, qui cite notamment les liquides inflammables, les gaz liquéfiés sous pression ou les liquides corrosifs. Il souligne qu'un des principaux dangers liés aux engrais contenant du nitrate d'ammonium est "la détonation des ammonitrates à haut dosage", soit ceux contenant plus de 28% d'azote. 

En mai 2018, le parquet de Saint-Nazaire a ouvert une enquête préliminaire pour déterminer si les rejets de l'usine présentent un risque pour l'environnement ou la santé. Elle pourrait entraîner des poursuites pénales.

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