Violences conjugales : pourquoi les femmes de plus de 75 ans sont les oubliées des statistiques ?

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STATS - 109 féminicides ont été perpétrés depuis le début de l'année. Parmi les victimes, on compte au moins 13 femmes âgées de plus de 75 ans. Les personnes âgées sont pourtant exclues des enquêtes réalisées sur les violences conjugales. LCI a cherché à savoir pourquoi.

Dimanche 8 septembre, Mauricette, une retraitée de 76 ans, meurt chez elle dans le Cher sous les coups de son mari. Son cas révèle que les femmes âgées n'échappent pas aux violences conjugales. Depuis le début de l'année, près d'une quinzaine de femmes de plus de 75 ans ont été tuées par leur mari, leur conjoint ou leur ex-compagnon sur un total de 109 féminicides, selon les données du collectif de recensement des féminicides conjugaux (soit 12%). Et pourtant, les personnes âgées sont les grandes absentes des statistiques gouvernementales. 

Des techniques d'interview non adaptées

Chaque année, la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF), publie "les principales données statistiques disponibles en France sur les violences au sein du couple et les violences sexuelles". Ce sont elles qui font référence sur le sujet et qui sont largement reprises par les personnalités politiques et les médias. On y retrouve notamment le nombre de 129.000 femmes victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint chaque année. Mais ce nombre ne concerne que les femmes de 18 à 75 ans.

Il est tiré de l'enquête "Cadre de vie et sécurité" réalisée chaque année par l’Institut National des Statistiques et des Etudes Economiques (INSEE), l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales (ONDRP) et le Service statistiques ministériel de la Sécurité Intérieure (SSM-SI) du Ministère de l’Intérieur. Contacté par LCI, l'INSEE nous explique que c'est le mode de recueil des données qui limite la prise en compte des personnes âgées : "effectivement, les personnes de plus de 75 ans ne sont pas interrogées sous casque, donc sont exclues des interrogations portant sur les violences intra-ménage." 

"Sous casque" est un terme désignant la méthode utilisée : "Pour les questions portant sur les violences sexuelles et violences au sein du ménage, il est demandé au répondant de saisir lui-même ses réponses sur l'ordinateur au moyen d'un protocole sous casque (Casi pour Computer Assisted Self Interviewing). qui permet aux personnes interrogées de répondre de façon autonome et dans la confidentialité par rapport à toute tierce personne, y compris l'enquêteur ou les autres personnes du ménage", détaille le Conseil national de l'information statistique. "Cette limitation de l’âge est coutumière dans les enquêtes comportant un questionnaire auto-administré ou administrées entièrement au téléphone", poursuit l'INSEE.

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L'ONDRP avance la même explication : "la nécessité de savoir utiliser un ordinateur portable pour répondre de façon autonome au questionnaire sur les violences sensibles a incité à fixer une limite d’âge supérieure à partir de laquelle on considère que, dans leur majorité, les personnes ne seront pas en mesure de répondre d’elles-mêmes. La limite décidée d’après les expériences précédentes (enquête 'événements de vie et santé '), soit 75 ans, s’est avérée d’autant plus pertinente que les 60 ans et plus éprouvent aussi des difficultés pour répondre, comme on l’a observé en 2007 lors des bilans de la première enquête 'Cadre de vie et sécurité'." 

"Etre interrogé sur ces sujets concernant les violences conjugales tend à déconcerter la majorité non concernée. Avec l’âge, on les accepte encore moins", détaille un des experts de l'INSEE. En clair, plus l'âge des sondés augmente, plus les risques de refus augmentent sur des questions touchant à l'intimité. 

Le chef de l'ONDRP, Christophe Soullez, a bien conscience de ce biais : "En cumulant les personnes de plus de 75 ans, exclues par choix de protocole, et celles ayant entre 18 à 75 ans refusant de répondre, le plus souvent en raison de réticences liées au mode de passation, on réduit de près de 20 % la taille de l’échantillon" interrogé. Le nombre de 219.000 victimes est donc minoré.

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Des données existent-elles pour les personnes âgées ? Le rapport annuel sur les violences au sein du couple et les violences sexuelles en France ne porte pas uniquement sur des sondages. Il s'appuie également sur les données de la base des crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie, et sur les statistiques pénales et le Casier Judiciaire National. Elles portent sur l'ensemble des femmes majeures, sans distinction d'âge. C'est ainsi que l'on peut comptabiliser le nombre de femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, qu'elles aient ou non plus de 75 ans. Elles étaient 130 en 2017. Le ministère de l'Intérieur rapporte également que 112 000 victimes de violences commises par leur partenaire ont été enregistrées par les services de police et de gendarmerie (plaintes, signalements, constatations transmis à l’autorité judiciaires). 88% d'entres elles sont des femmes.

Insuffisant cependant pour obtenir un état des lieux complet. "Pour disposer des données sur les plus de 75 ans, il faut se reporter aux données administratives, mais elles ne visent que les personnes ayant déposé plainte  - soit seulement 10 % des victimes déclarées", avance Christophe Soullez.

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L'Observatoire National des Violences faites aux femmes estime pourtant que ses données "sont à la fois un levier pour sensibiliser et mobiliser l’ensemble de la société et un outil pour construire des réponses efficaces, à la mesure de l’ampleur et de la gravité de ces violences." Améliorer le recueil d'informations semble donc nécessaire.

"Il faut repenser la question des violences conjugales sur les personnes âgées", insiste d'ailleurs Solidarité Femmes. Plusieurs associations de ce réseau indiquent que "de plus en plus de femmes âgées de plus de 70 ans les sollicitent". Cette tranche d'âge concerne également 2% des appels passés pour violences conjugales au 3919, le numéro national de référence pour les femmes victimes de violences.

"Il y a aujourd'hui un manque de repérage, alors qu'il s'agit d'une population fragilisée". Les personnes âgées accumulent souvent plusieurs difficultés - "la question des violences conjugales passent malheureusement à l'arrière-plan", et la mise à l'abri est plus difficile - "Il y a de nombreux freins à l'éviction du domicile du conjoint violent, l'agresseur peut être âgé, malade ou en situation de handicap".

Solidarités Femmes estime que des solutions existent, notamment par le biais d'enquêtes à domicile, et/ou avec l'intervention de professionnels en lien avec les personnes âgées (médecins généralistes, aides à domicile). Invité par LCI à réagir à ce sujet, le secrétariat d'Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations n'a pour l'instant pas répondu à nos sollicitations.

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