Yanis, Inès et Lina : comment ces prénoms nous en disent long sur l'intégration des immigrés en France

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A LA LOUPE - Une étude de l'INED, publiée ce mercredi 10 avril, fait le point sur les prénoms donnés par les immigrés à leurs enfants, en France. Des chiffres qui tordent le coup à plusieurs idées reçues et montrent l'intégration comme "un jeu à deux".

Son livre, présentant une France morcelée à la manière d'un "archipel", a été largement récupéré par les nationalistes convaincus. En mars dernier, le directeur du département Opinion de l'Ifop, Jérôme Fourquet, évoquait ce chiffre issu de ses calculs : alors que dans les années 1960, moins de 1% des prénoms correspondaient à une origine arabo-musulmane, cette proportion serait récemment passée à plus de 18%.  Surtout, le politologue accompagnait ces données chiffrées d'une hypothèse au sujet de l'intégration des immigrés d'origine maghrébine, décrivant "un processus moins rapide et beaucoup plus difficile que pour d'autres vagues migratoires".

Ce mercredi 10 avril, Baptiste Coulmont et Patrick Simon, deux sociologues de l'INED publient les conclusions de leur travaux intitulés : "Quels prénoms les immigrés donnent-ils à leurs enfants en France ?" Une étude qui porte donc sur l'exact même sujet, en chantier depuis 2017 et nourrie des données de l'enquête "Trajectoires et Origines", disponibles sur la période 1950-2008. Pour autant, les conclusions de Fourquet d'une part et des deux universitaires d'autre part, se rejoignent-elles ? 

Une étude approfondie sur plusieurs générations

Il y a d'abord un constat partagé par les deux enquêtes : d'après l'INED, les immigrés d'Europe du Sud ont commencé à abandonner les prénoms typiques de leur pays dès leur arrivée en France. C'est effectivement moins le cas pour les immigrés d'Afrique du Nord, pendant la première génération. Par exemple, en 2008, alors que les descendants d'immigrés d'Europe du Sud s'appellent Jean, Marie, ou David, les descendants d'immigrés du Maghreb portent en majorité les prénoms de Mohamed, de Karim ou de Nadia. Ce constat, déjà énoncé par le passé, n'a rien de nouveau. 

En revanche, voilà que l'étude de l'INED approfondit dans le temps et dans le détail l'évolution des prénoms sur plusieurs générations. Au niveau des petits-enfants d'immigrés, les deux catégories de personnes étudiées - originaires d'Europe du Sud et du Maghreb - empruntent en réalité le même chemin. Ainsi, en 2008, les prénoms les plus attribués chez les petits-enfants d'immigrés maghrébins sont Yanis, Sarah, Nicolas, Inès, Mehdi ou encore Lina. Baptiste Coulmont, interrogé par LCI, résume : "Au bout de deux générations, il n'y a en fait pas de différence. Elles arrivent au même point, courent à la même vitesse mais l'une des deux catégories va démarrer plus vite." 

Une course déséquilibrée

Et les sociologues de préciser les raisons à ce départ différé entre ces deux populations immigrées. D'abord, la similarité des prénoms entre Français et Européens du Sud. "Il y a une différence à la première génération car les immigrés d'Europe du Sud partagent des prénoms en commun avec les Français (exemple : Maria et Marie, ndlr), ce qui est moins le cas pour les personnes originaires d'Afrique du Nord. Donc les européens ne partent pas du même point. Si on file la métaphore de la course, il prennent un départ avec quinze mètres d'avance sur les autres." 

Vient ensuite l'explication des mariages mixtes, moins courants lors de la première génération d'immigrés d'Afrique du Nord. L'étude précise : "Les descendants d'immigrés d'origine sud-européenne ont grandi dans une famille mixte dans 56% des cas, ceux d'origine maghrébine dans 32% des cas." C'est que, là encore, il faut prendre en considération l'histoire de chaque mouvement migratoire. "Les européens du Sud arrivent plus jeunes dans le pays d'accueil, ils sont en général encore enfants. Alors que les ressortissants d'Afrique du Nord arrivent en moyenne au début de leur vie d'adulte" précise Baptiste Coulmont. 

Des résistances au "brouillage des frontières ethniques"

En plus de ces explications structurelles, les universitaires mettent le doigt sur davantage de bâtons placés dans les roues des nouvelles générations de descendants d'immigrés d'Afrique du Nord. Jérôme Fourquet parlait d'un "processus difficile", Baptiste Coulmont et Patrick Simon vont plus loin. Selon eux, l'intégration par les prénoms ne relève, en effet, pas que de la bonne volonté des parents. 

On a vu que "Yanis" était particulièrement en vogue chez les petits-enfants des descendants d'immigrés du Maghreb. Or, selon Baptiste Coulmont, "ce prénom d'origine grecque, sorte d'intermédiaire entre Nicolas et Mohammed, appartenant à un registre inclassable, n'a jamais été repris par la population majoritaire. Très rapidement, il a été vu comme un prénom que les maghrébins choisissaient pour leurs enfants. Les autres l'ont évité, faisant gagner au prénom Yanis une ethnicité." A contrario, une ribambelle d'autres prénoms ont très facilement perdu leur ethnicité, comme Enzo, qui n'est plus perçu comme italien, ou Nadine, qui n'a plus rien de russe. En résumé : "Des parents d'origine maghrébine ont pu faire le choix de l'innovation culturelle en appelant leur fils Yanis, mais il existe des résistances au brouillage des frontières ethniques, qui font que ces prénoms ne sont pas repris."

L'explication de ce rejet, pour l'universitaire, est très simple : "Les populations qui arrivent sont situées au bas de l'échelle sociale, ce sont des employés, des ouvriers, et les personnes qui sont au-dessus d'eux (dans l'échelle sociale, ndlr) n'empruntent pas leurs prénoms. Elles marquent la différences ethnique qui est aussi une différence sociale." La métaphore du sprint n'est donc pas vaine : car si ces deux types de population courent au même rythme, la ligne d'arrivée, pour les descendants d'immigrés d'Afrique du Nord, "ne cesse de reculer". Le sociologue ajoute : "Ils sont toujours à 100 mètres de la ligne alors que les italiens, par exemple, non seulement sont partis avec de l'avance, mais en plus ont vu cette ligne d'arrivée se rapprocher." Rapidement, en effet, les Français sans origines migratoires ont commencé à appeler leur fille Clara, Maria ou encore Enzo. Cette étude, qui pourra être poursuivie dans quelques années avec des données plus récentes, montre avant tout que "l'intégration est un jeu à deux". Baptiste Coulmont termine : "Il ne suffit pas d'imaginer la bonne ou la mauvaise volonté des maghrébins, il faut aussi regarder ce que fait la population majoritaire". Ou ce qu'elle se refuse à faire. 

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