Trois jours dans un trou normand : en pleine zone blanche, une fracture numérique toujours béante

Trois jours dans un trou normand : en pleine zone blanche, une fracture numérique toujours béante

Population
REPORTAGE - Enjeu majeur pour le gouvernement pour diminuer les postes de dépenses en matière de services publics, l'accès au numérique n'est pas une réalité sur tout le territoire français. Deuxième épisode de notre reportage en Normandie, à Noues-de-Siennes, entre couverture réseau défaillante et illettrisme numérique.

"Déconnexion". C'est le reproche servi en permanence par les Gilets jaunes aux responsables politiques. Un mot derrière lequel les protestataires ont rangé des revendications sur le pouvoir d'achat et sur le fonctionnement de nos institutions. Une réalité qui s'incarne aussi à travers différents aspects du quotidien et ce, dans les zones les plus rurales du territoire. Pendant trois jours, LCI s'est rendu à Noues-de-Sienne, en Normandie, autour de trois thématiques : les transports, l'accès au numérique et la désertification.


"4G, fin des zones blanches, formation au numérique. Des priorités absolues. Si on ne s’attaque pas à la fracture numérique, c’est une France à deux vitesses que nous créons." Ce 26 janvier, Mounir Mahjoubi est remonté. C’est que l’enjeu est de taille, pour le secrétaire d’Etat au Numérique d’Emmanuel Macron. La crise des Gilets jaunes a rappelé que, pour beaucoup de Français, la fermeture des services publics ou des commerces de proximité avait des conséquences, que l’inégal accès au numérique et au téléphone mobile ne fait que renforcer. Le gouvernement a pu s'en apercevoir, après avoir dû reculer sur l'obligation de déclarer ses revenus en ligne, à la demande des personnes non équipées ou incapables de le faire en autonomie.

"Ah mais vous habitez là ?"

A plus de 300 kilomètres de là, le volontarisme du "ministre des Internets" est mis à l'épreuve. Dans la commune nouvelle de Noues-de-Sienne, l’accès à internet et à une couverture téléphone digne de ce nom est fluctuante et c’est le regard froncé sur son smartphone qu’on guette, d’un mètre à l’autre, la barre supplémentaire qui nous permettra de passer un coup de fil. Une "fracture numérique" dénoncée jusqu’au sommet de l’Etat mais dont les professionnels du secteur n’ont pas forcément conscience. "Il n’y a pas longtemps, un opérateur téléphonique m'a démarchée pour me proposer des forfaits à 1 euro, raconte Nadège. J'ai répondu qu’on était en zone blanche, mon interlocutrice m’a assuré que ce n’était pas possible, que ça n’existait plus en France jusqu’à ce qu’elle consulte la carte de la couverture réseau : 'Ah mais vous habitez là ?' Au moins, je lui aurai appris quelque chose…"

Il faut sortir du Gast et s’enfoncer dans la campagne du bocage normand pour aller chez cette énergique quinquagénaire, qui cumule heures de ménages et statut de "conjointe collaboratrice" dans la petite entreprise de maçonnerie familiale. Il a neigé dru en cette fin de mois de janvier, les routes sont glissantes et l’accès à internet comme au réseau téléphonique est un vœu pieux. Comme les habitants de 541 communes - ou communes déléguées - françaises, Nadège (le prénom a été modifié, ndlr) est en zone blanche, ce qui signifie qu’elle n’a accès à aucun réseau, internet ou mobile. Pas de box, pas d’ADSL… Une situation qu’elle subit, sans dépit. "Je n’ai jamais été sur internet ni sur un ordinateur de ma vie." Pour le travail, elle compte sur son téléphone fixe pour caler ses heures de ménage et sur la poste pour transmettre les documents administratifs de l’entreprise familiale.

Les soirées Netflix ? "On oublie"

La mairesse de la commune n’est pas mieux lotie. Faute de voir l’ADSL arriver, Reine Eude et son mari Jacky se sont tous les deux dotés d’une parabole satellite, qui trône au sommet de leur propriété aux multiples dépendances, entourant un bel étang enneigé. Là où un équipement internet standard coûte jusqu’à 35 euros pour un débit illimité, eux en sont quittes pour... 56 euros par mois. Un prix prohibitif, pour un service médiocre, malgré les progrès notés par l'Arcep, l'autorité en charge du contrôle de la couverture de réseau. Alors, quand on lui parle de passer ses soirées sur Netflix, Reine sourit : "Ah, c’est sûr, on oublie. Enfin, on connaît dans les magazines." Leur parabole leur permettrait bien de faire quelques achats par internet, mais cette fois, c’est la couverture mobile qui les prend à défaut : "Si j’achète n’importe quoi en ligne, le site m'envoie un code par SMS pour s'assurer que c’est bien moi qui en est à l’origine. Le temps que je monte près de mon poulailler pour recevoir le texto et que je retourne sur le site, ma session est déjà expirée."

Ancienne famille d’accueil, le couple voit tout de même quelques avantages à cette fracture numérique : "Nous accueillions des adolescents en rupture. Notre situation géographique isolée évitait les fugues et les décourageait de s’organiser pour faire telle ou telle bêtise." Nadège non plus n’y voit pas d’inconvénient : "Ça n’empêche pas mes trois garçons de ramener des copains à la maison et de passer la soirée ensemble."


Mais cette convivialité retrouvée est bien le seul avantage à ce désert numérique. Car dans certains bourgs de Noues-de-Sienne, la "fracture numérique" vient s’ajouter à la fermeture des services de proximité, publics ou privés : la gendarmerie, les impôts, une agence bancaire. "Je me suis toujours adaptée sans internet, mais le problème, c’est que les démarches se font de plus en plus en ligne, constate Nadège. Je ne suis pas contre le changement, mais s’il est subi, on se sent rapidement relégué. La France, c’est liberté, égalité, fraternité, non ? La liberté, c'est non : on nous oblige à régler notre vie sur internet. L'égalité non plus, puisqu’on est égaux pour payer mais pas pour être équipés. Et la fraternité ? Non plus : t'habites à la campagne, tu fais avec."

La fibre optique, dernier espoir ?

Cette faille devrait bientôt être modifiée. En chantier depuis des années, le dossier de la fibre optique et ses facilités de raccordement doit être résolu à Noues au mois de mars. Un aboutissement sur lequel les élus comptent pour faire venir des actifs sur le territoire. "Notre enjeu principal, c’est le renouvellement de notre population vieillissante, note Jean-Pierre Nourry, le maire délégué de Saint-Sever, principale commune déléguée de Noues-de-Sienne. Quand je vois le nombre de personnes de plus de 65 ans et 80 ans, ça m’impressionne et ça m’inquiète." Mais comment faire venir des actifs dynamiques dans un bassin d’emploi limité, offrant des postes "peu qualifiés" ? "Par le télétravail, répond Reine Eude. Vous pouvez avoir les plus belles maisons, les plus grands terrains pour vous installer, si vous n’avez pas internet, les acheteurs potentiels vont fuir." Même les personnes âgées s’intéressent au sujet. "Même s'ils ne s'en servent pas, ils savent que ça pourrait augmenter de 5000 euros le prix de leur maison, estime la mairesse. Le jour où ils devront partir ou quand leurs enfants voudront vendre, ça facilitera les choses."


Il y a aussi la télémédecine, très gourmande en débit, sur laquelle les décideurs locaux mettent le paquet. L’Ehpad de Noues proposera bientôt des consultations à ses pensionnaires retraités. "Psychiatrie, dermatologie, cardiologie : ce sont des consultations ponctuelles, sans urgence", décrit Philippe Jamet, le directeur de l’établissement. Grâce à ces équipements, "on pourra proposer un accès à des spécialités qui, aujourd’hui, se situent à 40 (Flers, dans l’Orne) voire 80 kilomètres (Caen)." Un progrès qui n'empêche pas Claude Leménorel, président de l’Association de réseau cantonal d’aide à domicile, de se demander "comment les appels au secours seront gérés. Jusqu’à présent, les personnes concernées avaient un médaillon d'alarme sur lequel ils pouvaient appuyer en cas de malaise, ce qui déclenchait un appel sur leur téléphone fixe. Mais avec la fibre, il y a des chances que la couverture du fixe recule... Est-ce qu’ils sauront s’adapter au téléphone portable ?"

"Je reçois encore des paiements en liquide pour régler l’eau"

Au-delà de la question de l’équipement, la "fracture numérique" vient aussi des usages. Il y a bien le Point info 14 local, un service public situé à Saint-Sever, dans les locaux d’un pôle socio-culturel flambant neuf, où cinq ordinateurs sont à la disposition du public. Les habitants inéquipés (14% des ménages français en 2017) peuvent y accéder à une multitude de services en ligne : renouveler sa carte grise, être reçus en téléconférence par des conseillers de la Caf ou du centre des impôts. Sa responsable, Sandrine Burgot, accueille une dizaine de personnes par jour, et voit bien qu’"internet, ça fait peur. Mais on n’a pas le choix. Je dis aux gens qu’aujourd’hui, le compte qu’ils se créent sur le site des impôts ou de Pôle emploi est aussi précieux que leur carte bleue." Dans son bureau, Claude Leménorel, qui préside aussi le Sivom, le syndicat intercommunal à vocation multiple, voit bien les difficultés que la numérisation à marche forcée ne résoudra pas : "Je reçois encore des paiements en liquide pour régler l’eau. Des gens qui sont interdits bancaires, sans chéquier, et encore moins d’accès à internet."


L’accompagnement proposé par le Point info 14 est là, pourtant. Parce qu’elle ne peut légalement faire les démarches à leur place, Sandrine Burgot "prépare des tutoriels" aux personnes sans connaissance d’internet. "Il y a tout ce qu’il faut, mais pour certains, ça reste infaisable", reconnaît-elle. Au Gast, la fracture reste plus large que les six kilomètres qui séparent les habitants de Saint-Sever. "Les gens ne savent pas que ça existe, évacue Jacky. Et y aller, c’est admettre qu’on ne connaît pas, qu’on ne sait pas faire soi-même, c’est violent, pour eux." Nadège, elle, se sent dépassée : "On est rapidement largué. Je ne me vois pas aller trotter jusqu’au Point info 14 pour qu’on m’apprenne à payer mes impôts sur internet."

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