Adorée ou détestée : pourquoi la trottinette électrique est-elle si clivante ?

Ce lundi 12 août, les fondateurs de l'Apacauvi (Association philanthropique action contre l’anarchie urbaine vecteur d’incivilité) doivent être reçus au ministère des Transports. Alors que les accidents impliquant des trottinettes électriques en libre-service sont devenus courants, l'association demande aux élus une législation plus contraignante.
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CONTROVERSE - Pointée du doigt par une association qui doit être reçue ce lundi au ministère des Transports, la trottinette électrique suscite un vif débat entre ceux qui vantent sa vertu écologique et les autres qui déplorent son utilisation anarchique. Mais pourquoi génère-t-elle plus de controverse que les vélos et les scooters ? Des psys et un essayiste nous livrent leurs visions.

Elles peuplent les rues des grandes villes, permettent de rejoindre plus rapidement la première bouche de métro ou son lieu de travail, mais elles défigurent l'espace public, au grand dam des piétons, et émettent des sons haïssables. Elles, ce sont les trottinettes électriques, l'un des plus grands sujets de crispation de 2019 (pire que le final de GOT, c'est dire). Ces engins ont même poussé un particulier -dont l'épouse traversant un passage clouté a été percutée, bébé dans les bras- à créer l'Association philanthropique action contre l’anarchie urbaine vecteur d’incivilité (Apacauvi), qui devait être reçue ce lundi 12 août au ministère des Transports.  

Un débat clivant qu'il vaut mieux ne pas lancer lors d'un dîner, le ton risquerait de monter entre les pros, les anti, les anti-pro... "C'est ridicule", "un truc de bobo", "c'est génial", "il faut vivre avec son époque"... Subsiste en tout cas un constat auquel on assiste tous les jours dans la jungle urbaine : si de plus en plus de trottinettes sont disposées en ville pour inciter à leur utilisation, elles sont aussi de plus en plus massacrées, voire carrément jetées dans la Seine, à l'instar de ces gangs anti-trottinettes s'adonnant au vandalisme (freins coupés, code-barres brouillé...) pour que le chaos cesse, et ceux qui les enfourchent affrontent assez régulièrement une hostilité ordinaire... D'accord, mais pourquoi tant de haine à l'égard de ces trottinettes ? 

Plusieurs raisons, selon l'essayiste Paul Vacca, contacté fin mai par LCI : "la trottinette constitue tout d'abord une gêne évidente d’un point de vue civique. C'est un véhicule de contournement et de resquilleur qui peine à trouver sa place dans notre paysage urbain. En ville, vous avez les voitures qui doivent respecter le code de la route et ont de moins en moins d'espace pour circuler ou se garer, les piétons qui évoluent à leur propre rythme, les vélos et les scooters qui se trouvent coincés entre la voiture et le piéton... Les trottinettes, silencieuses, soumettent tout ce petit monde à leurs propres lois. D'autant qu'il s'agit d'un objet hybride : ni vélo, ni piéton, ni voiture, on ne sait pas dans quelle catégorie le ranger." D'où la méfiance de ceux qui les regardent de travers, comme on regarde une chose curieuse mal identifiée dont on ne sait si elle nous veut du bien ou du mal.  

On n'utilise pas la trottinette comme geste écolo mais pour gagner du temps sur des espaces piétons- Paul Vacca, essayiste

Autre argument qui exaspère les rétifs, le prétendu argument écologique tant vanté par les utilisateurs de trottinettes. Selon l'essayiste, "celle ou celui qui se prétend investi de la fameuse "mobilité douce" pour contribuer à rendre l'air plus respirable dans la mégapole se trompe éhontément". Certes, il s'agit d'un argument vendu par les marques de trottinette, gratifiant l'utilisateur à chaque fin de trajet pour son geste pour l'environnement, sur le mode "grâce à vous, on respire mieux". Or, "en réalité, sous couvert de modernisme et de progressisme, les promoteurs de ce nouvel outil oublient de dire à quel point la trottinette électrique se révèle hyper-polluante, ne serait-ce qu'avec ces camions polluants qui les ramassent pour les recharger toute la nuit. Et l'utilisateur omet ainsi simplement de dire sa vérité : il utilise la trottinette non pas comme geste écolo, mais pour gagner du temps sur des espaces piétons", note-t-il. 

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Ainsi, s'il s'agit bien d'un progrès dans notre manière de nous mouvoir collectivement, sur le terrain, c'est la loi de la jungle. Une véritable anarchie, dans cette façon de garer la trottinette n'importe où, quitte à en laisser certaines en pleine agonie (visuelle et sonore) sur un trottoir ou encore dans l'irrespect du code de la route (rappelons qu'une personne sans permis peut conduire une trottinette électrique). 

Comme le note la psychanalyste Elsa Godart, également sollicitée au printemps par LCI , "la trottinette est un véhicule de tous les droits" : "On la considère à juste titre comme pratique pour effectuer des petits trajets avec aisance et gain de temps, mais un sentiment de caprice enfantin peut émaner de son utilisation. A la base, la trottinette était conçue pour les enfants avant que les grands enfants que sont les adultes ne s'en entichent. D'où cette impression de "ridicule" que certains éprouvent en voyant dans la rue par exemple un homme en costume-cravate monté sur une trottinette.

D'autant qu'avec l'ajout d'un moteur, plus besoin de se fatiguer. Ceux qui les abhorrent y voient là, à juste titre, une matérialisation de notre société du "sans effort", regroupant tous les travers de notre société : bling-bling, paresse, consumérisme et virtualité. Ce n’est pas un transport en commun, on est seul dessus, maître de ses mouvements et donc, comme elle nous rend libre dans une société de plus en plus liberticide, elle va de pair avec une forme d'arrogance peu appréciée." 

Et c'est là un autre grand point de crispation : le sentiment de supériorité que renvoie l'utilisateur de trottinette électrique, se plaçant ainsi au-dessus des autres qui circulent plus lentement et se plaçant, surtout, au-dessus des lois régissant la cité. Pour Paul Vacca, "la trottinette cristallise effectivement des rancœurs parce que son utilisateur n’en a rien à secouer des vélos, des voitures, des piétons, de tout ce qui l'entoure." Pour le psychologue Samuel Dock, le fait d'être hors-la-loi explique cette détestation mais il note aussi un paradoxe inhérent à notre société actuelle : "Ces moyens de locomotion échappent aux lois, du moins pour le moment, mais elles sont totalement encouragées par la ville de Paris." 

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Pour l'heure, il y a effectivement un vide juridique les concernant : si un projet de décret modifiant le code de la route va prochainement voir le jour et que de nouvelles mesures tendent à calmer les imprudents (des amendes si l'on circule ou se gare sur les trottoirs à Paris est déjà mise en place) pour renforcer la sécurité des usagers mais aussi des piétons ou autres usagers de la route, le Code de la route ne comprenait pas jusque-là de réglementation précise, et les utilisateurs de trottinettes sont assimilés à des piétons. 

"Des piétons qui ne connaissent aucune règle donc", poursuit Samuel Dock, "Narcisse peut alors faire ce qu’il veut". "C’est comme si on coupait la queue dans la file du supermarché" ajoute de façon pragmatique l'essayiste Paul Vacca :"Quand la trottinette passe devant une voiture ou un piéton, c’est perçu comme une queue de poisson. C’est l’individu qui maltraite le vivre-ensemble qui en retour le perçoit comme une agression."

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