Amitié-amour : où se situe la frontière ?

Psycho

AMITIÉS PARTICULIÈRES - Dans son nouveau film "Matthias et Maxime", en salles ce mercredi, le réalisateur Xavier Dolan montre comment un baiser, d’apparence anodine, sème brusquement le doute dans la tête et le cœur de deux amis d’enfance. De quoi poser cette question : où se trouve réellement la frontière entre l'intense affection et l'élan amoureux ? Deux psychologues nous répondent.

Devant et derrière la caméra, Xavier Dolan incarne dans Matthias et Maxime un jeune homme aux relations conflictuelles avec sa mère qui veut partir en Australie. Mais un simple baiser, échangé avec son ami Matthias, à la faveur d'un pari perdu  durant une soirée entre potes, va tout bousculer dans son cœur, son corps, sa tête. Derrière le film de potes se cache une comédie romantique sur le déni amoureux. Attirance irrésistible, refoulement, questionnement sexuel... Dolan développe à partir de ce baiser cataclysmique des sujets qui lui sont familiers, dans la veine de son précédent long métrage Tom à la ferme (mais sur un mode plus léger) et questionne aussi bien l'amitié fluctuante que le désir naissant, avec une question en suspens : où se trouve la frontière entre l'intense affection et l'élan amoureux ? 

Perméable, la frontière entre ces deux sentiments universels est plus floue qu'il n'y paraît. Pour la psychologue Laurie Hawkes, contactée par LCI, "l’amitié et l’amour peuvent facilement se rejoindre, surtout (mais pas uniquement) si le genre de l’autre est celui qui nous attire habituellement" : "C'est précisément lorsque deux amis se connaissent si bien, lorsqu'ils se devinent, lorsqu'ils se savent que la confusion peut naître. A l’occasion d’un moment spécialement proche, surtout si au moins l’un des deux est sans amour (et encore plus si lui ou elle vient d'en perdre un), on peut trouver en cette "âme sœur" l'autre qui pourrait bien être pour nous. Parfois, cela débouche sur une grande histoire, parfois non, parfois on se réveille le lendemain matin en se disant 'mais non, il/elle n’est pas ça', pour moi, c’est mon ami(e), c’est ainsi que je l’aime'. Et on peut retourner dans l’amitié si les deux réagissent pareil." 

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VIDÉO - Be Kind Remind avec Xavier Dolan

C'est alors un retour à l'amitié et non à au désir, soit deux formes d'amour différentes : en Grèce Antique, on parlait de "Philia" pour l'amitié, l'amour bienveillant, le plaisir de la compagnie, et de "Éros" qui désignait lui l'amour naturel, la concupiscence, le plaisir corporel... Même si, dans les deux cas, il s'agit bien d'aimer, voire même d'une passion, au sens du terme latin "passio" ("souffrance")." Soit une "passion vive" pour l'amour, et une "passion calme" pour l'amitié qui ne se révèle pas aussi "exclusive". 

L'amitié, "une inhibition de la libido"

Dans la vie de tous les jours, il paraît alors naturel que cette frontière entre amitié et amour ne soit pas forcément "solide" : "Certains ou certaines, un peu amoureux d’un ou une ami(e) déjà en couple, se contentent de l’amitié. Mais le côté amoureux persiste, même s'il n'a jamais été réalisé concrètement — et peut-être même persiste-t-il d’autant plus facilement qu’il n’a jamais été mis en acte…" Une transformation qui parfois effectivement n'a pas lieu car l’amitié, comme le soutient Sigmund Freud, repose sur une "inhibition de la libido", l’énergie psychique de nos pulsions de vie. Et comme l'écrit La Rochefoucauld, "quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable amitié". 

Au final, comme le résume le psychologue Samuel Comblez, également sollicité par LCI, "le lien amoureux se compose de beaucoup d'ingrédients, différents d'un individu à l'autre et pouvant varier au cours du temps pour un même individu. Une pincée d'un petit quelque chose en plus ou en moins peut faire varier une relation amoureuse dans un sens ou dans un autre." 

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De même, une "amitié particulière" peut naître comme ne pas naître, à tout moment de la vie. Ses conséquences sont aussi propres que multiples : "Freud estime que lors du choc amoureux, l’autre entre en résonance avec l’enfant en soi et fait remonter à la surface des émotions enfouies", rappelle Samuel Comblez. "L'amour se transforme alors en une sorte de dialogue intérieur qui a besoin d'aboutir pour transformer la rencontre en une histoire d'amour."

En amitié, le même procédé se produit, devenant une manière de régler ses amours déçues d'enfant, de les réparer avec les autres. Et l'on revient à Freud, au complexe d’Œdipe et à la nécessité du rapport à l'autre pour survivre. En d'autres termes, nous évoluons, et avons besoin du regard de l'autre, et des autres, pour nous épanouir. Peu importe la forme que cette affection prend. Aucune loi ne régit nos affinités électives chères à Goethe. Et des amitiés singulières peuvent naître autant d'amours plurielles.

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