Attendre exaspérerait de plus en plus les Français : sommes-nous devenus des monstres d’impatience ?

Attendre exaspérerait de plus en plus les Français : sommes-nous devenus des monstres d’impatience ?

Psycho
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TIME AFTER TIME - Selon un sondage récent, 82% des Français se disent plus impatients qu’ils ne l’étaient auparavant. Mais pourquoi en avons-nous à ce point (et de plus en plus) marre d’attendre ?

Septembre, mois de la rentrée et des bonnes résolutions après l'été ? Oubliez, c'est au contraire le mois "champion-du-temps-perdu" pour les Français, qui râlent et le font savoir de plus en plus bruyamment. 


Un sondage OpinionWay pour ING Direct sur "Les Français et l'attente" dresse ainsi un constat on ne peut plus éloquent : 82 % des personnes interrogées se disent plus impatientes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient auparavant.

Et pour près d'une personne interrogée sur 3, le mois de septembre, avec ses nombreux points de crispation - retour des embouteillages et de la foule dans les transports en commun, rentrée scolaire et son lot d'achats de dernière minute, rendez-vous administratifs et/ou médicaux, période d'inscriptions diverses… - , fait partie de ces périodes de rush où l'on ressent le plus fortement les temps d'attentes s'étirant à l'infini. 

"Tout prend du temps tout le temps"

Ce sondage établit aussi le podium des situations les plus "attentogènes" pour les Français, ces moments où ils n'hésitent carrément plus à renoncer à une activité ou un achat, de peur de faire une crise de FOMO. Sur la première marche de ces situations critiques figurent les services après vente téléphoniques (61%), devant  les services administratifs (59%), les rendez vous chez le médecin (48%) et l'attente aux caisses de supermarché (28%).


Conclusion de l'enquête ? Mieux vaut prendre son mal en patience : si les services en ligne devraient, pour 61% des Français, venir alléger les temps d'attente, 79 % estiment que rien ne changera, voire que les choses vont empirer.

"Ce temps vide nous effraye"

Face à cette avalanche de chiffres, Héloïse, 32 ans, commerciale, opine du chef. "L’attente m’est insupportable : dans les queues des magasins, au travail quand les réunions s’éternisent... C’est bien simple, ça me rend folle, nous confie-t-elle. Je trépigne sur place, je bats la mesure avec mon pied, je fais des commentaires à voix haute. J’ai l’impression de perdre mon temps. En résulte un comportement pas toujours agréable envers mon entourage, notamment en réunion où je ne peux pas m’empêcher de dire 'c’est bon, on a fini ?' ou 'On peut avancer ?'".  


À l'instar de Héloïse, pourquoi sommes-nous tous à ce point obnubilés par la vitesse, angoissés par l’écoulement du temps ? Pourquoi supportons-nous de moins en moins la lecture d'une notice, l’écoute de l’autre, le temps d'attente dans une voiture ou, sommet de l'angoisse, devant des queues pharaoniques au moment de l'embarquement à l'aéroport ? Selon le sociologue Ronan Chastellier, interrogé en accompagnement du sondage OpinionWay, "les temps d'attente sont tous ces moments marqués du signe du temps perdu, du piétinement, ces moments où le temps nous échappe, où l'on est bloqué, comme englué". Carlo Rovelli, physicien théorique, auteur de L'ordre du temps (Flammarion, 2018), nous le confirme lui aussi : "La vraie raison de nos impatiences n'est pas tant la quantité de choses que nous accumulons que ce temps vide, ce temps perdu qui nous effraye. Ce temps vide nous effraye parce que le passage du temps, qui nous enlève tout, nous effraye". 

La toute-puissance infantile en cause

Si l'on se fie à la définition du "Larousse", l'impatience constitue une "incapacité à supporter quelque chose, quelqu’un ; une incapacité à se contraindre ou à attendre (l’origine latine mise en référence, impatiens, provient de pati, endurer)." Il importe d'ajouter un aspect émotionnel à cette difficulté en fonction du degré d'extraversion (capacité à ressentir les ondes positives), de névrotisme (ressentir les ondes négatives) ou d'impulsivité (possibilité de réagir) de chacun. 


Selon les psychanalystes, il s'agit aussi et surtout d'une intolérance chronique à la frustration : les adultes qui manifestent une grande impatience sont inconsciemment restés au stade de la toute-puissance infantile, "quand l’enfant a l’impression que sa pensée est magique, qu’elle peut faire advenir ou disparaître les êtres et les choses". Or, cette réalité qui existe en dehors de nous peine à être contrôlée comme on le souhaiterait. 


Faire preuve de patience, c'est donc accepter que l'on ne pourra pas faire avancer une file d'attente plus rapidement. Et Carlo Rovelli de citer Bouddha clamant "la vie est souffrance" : "Parce que le temps passe et que les choses ne restent pas. Mais il faut aussi voir le beau côté des choses : si rien ne se passait, alors vivre serait d'un ennui mortel." Pas faux, Bouddha.

"Accélération d'à-peu-près tout"

Relativiser cette impuissance à agir sur le chaos qui nous entoure pourrait bien être l'une des clés. Mais n'est-il pas normal, à l'heure de l'hyper productivité et des sollicitations permanentes, d'être de moins en moins résistants ? Faut-il voir dans les résultats du sondage évoqué en début d'article le signe d'une époque où chacun serait sur le point de craquer ? "C'est le paradoxe de la modernité, estime le sociologue Ronan Chastellier. Il y a une compression du temps : instantanéité, immédiateté, performance semblent être les corollaires de l'époque. On constate l'accélération d'à-peu-près tout… Et pourtant l'on continuera fatalement encore à perdre beaucoup de temps quelque soient les applications, les formules "privilèges" et les coupe-files. Comme si nous étions désynchronisés". 


Un paradoxe spatio-temporel. Une angoisse du monde qui s'accélère, expliquant le succès de guides spiritualistes comme Le pouvoir du moment présent, de Eckhart Tolle, réapprenant à chacun cet exercice difficile consistant à apprendre à savourer l'instant présent de peur de finir dévoré tout cru dans un vortex. 

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