Campagne contre le bizutage : pourquoi certains prennent-ils plaisir à humilier en groupe ?

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SOUMISSION - Pourtant interdit en France depuis 1998, le bizutage continue d'être pratiqué au sein de certaines écoles et universités, laissant des séquelles durables chez certains lorsque celui-ci dérape. Un "rituel de groupe" incitant à se demander comment un être humain peut être amené à humilier autrui.

Quand la fête pour accueillir les nouveaux étudiants dans des établissements supérieurs dérape et se métamorphose en exercices de brimades, avec dans les cas les plus extrêmes, alcool imposé aux participants voire violences sexuelles. Sous couvert de partager un moment ensemble, en dehors du cadre de l'école, le bizutage se révèle un "rituel d'intégration" hérité du Moyen-Âge, perpétué depuis et pourtant bien puni par la loi depuis 1998. Pour être plus précis, l’article 225-16-1 du code pénal le définit en ces termes : "le fait pour une personne d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou de réunions liées au milieu scolaire ou socio-éducatif". 

Rien à voir avec les week-ends d'intégration où les anciens accueillent les jeunes et font des activités ensemble. Le bizutage, lui, rime avec "trasherie" initiatique, comme l’étaye cet article du Monde sur des cas de bizutage en fac de médecine : "Il était question par exemple de lécher des têtes de veau ou de cerf morts, de patauger dans une espèce de piscine avec des poumons d’agneau et autres, d’être aspergé de sang animal, de bouses de vache, d’urine, etc."

Interdiction de dormir, incitation à se dévêtir en public, à boire en excès, hurlements dans les oreilles… En réaction à ces dérives, une campagne de prévention contre le bizutage a été lancée ce mardi, relayée depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux avec le hashtag #JeDisStop et sur différents sites. De quoi rappeler aux jeunes oies blanches qu'en substance, le bizutage reste le premier degré de la violence de groupe, reposant sur une dynamique simple, claire : on humilie l'autre pour le plaisir. Une vraie jouissance pour les bizuteurs dans un moment pénible pour les bizuts. Mais pourquoi se réjouir d'un tel spectacle, au juste ? Et y sommes-nous finalement tous sujets sous influence du groupe ? 

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Selon le psychiatre Samiel Lepastier, interrogé par le magazine Psychologies, "le bizutage donne l'illusion à des étudiants en quête de reconnaissance d’être soudés entre eux : d’un côté les êtres ordinaires, soumis à la loi, et de l'autre les êtres supérieurs, qui ne sont pas tenus de la respecter." Il n’en faut pas plus pour y voir un cas d’école de psychologie sociale, cette sous-discipline appelée "dynamique de groupe", établie par Kurt Lewin au début du XXe siècle où, pour faire simple, des bandes s’adonnent à des violences physiques sur d’innocentes victimes. 

Contacté par LCI, le sociologue Mehdi Moussaid, auteur de l'essai Fouloscopie, rappelle qu’un "groupe social est constitué d’un ensemble d’individus qui partagent une identité commune et que, dans un tel groupe, émergent des normes comportementales, implicitement induites par des individus leaders établissant les normes. De nombreuses expériences sociales montrent qu’un groupe ayant une identité commune est capable de violences, voire de crimes graves, par le seul effet de la dynamique de groupe et de la personnalité de leurs leaders. Comme celle, datant de 1951, où Solomon Asch a montré que des individus étaient capables de rejeter une vérité évidente dans un test de perception visuel pour se conformer à l’avis de la majorité. Ou encore celle, en 1971 de Stanford, où un groupe d'étudiants jouaient des rôles de gardiens et de prisonniers - les premiers se révélant capables des pires sévices psychologiques sur les seconds pour se conformer à une norme sociale établie par l’expérimentateur."

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Le bizutage découle de cette règle. Mais, quand il dérive et bafoue les limites morales, pourquoi par exemple les membres du groupe de bizuteurs suivent ces normes parfois immorales, sans esprit critique ? "Le conformisme permet d’abord de ne pas se faire remarquer ou exclure du groupe en contestant les normes en place. Mais surtout il permet de gravir les échelons sociaux en essayant de plaire aux autres membres et en particulier aux leaders. C’est de fait pareil dans tous les groupes où la pression du conformisme peut être particulièrement forte", détaille le sociologue Mehdi Moussaid. Et dans le cadre des établissements supérieurs, pas question de sortir du rang, ni même d’échouer.

Pendant que tout le groupe juge un bouc-émissaire, les membres dudit groupe sont à l’abri du regard des autres et jouissent de cette autorité- Samuel Dock, psychologue

Le bizut devient alors le défouloir de pulsions, comme le rappelle le psychologue Samuel Dock, auteur de Éloge indocile de la psychologie (P. Rey) : "Freud assurait dans Malaise dans la civilisation que la cohésion d’un groupe ne pouvait avoir lieu que dans la désignation d’un bouc émissaire. Un leurre afin que les personnes appartenant au groupe puissent supporter consciemment le mal qu’elles font à l'autre, sans éprouver le moindre remords. Et lorsqu’on se moque de quelqu’un, on détourne l’attention de soi : pendant que tout le groupe juge un bouc-émissaire, les membres dudit groupe sont à l’abri du regard des autres et jouissent de cette autorité." Et le rituel de se perpétuer, les bizuts d'hier devenant les bizuteurs d'aujourd'hui, dans une logique de domination et de féodalité, comme le confie cette étudiante dans l’article du Monde sus-mentionné : "Il y a une surenchère d’année en année, c’est à celui qui donnera l’idée la plus dégueulasse. Comme pour se venger de ce qu’il a vécu un an avant."

Un conseil à dispenser alors, si l’on y est confronté ? Il est toujours possible de dire non à un bizutage, de renoncer à la soumission du rituel, au risque de ne pas avoir l’air cool auprès de ses camarades. Le Comité National Contre Le Bizutage dispense, entre autres conseils, de ne pas avoir honte de dénoncer les faits dont un bizut a été victime. Autrement, celle ou celle qui serait sur le point de le devenir peut rappeler à ceux qui forcent la main que c’est interdit par la loi : ces actes pratiqués dans le but de faire subir – ou d'obliger à faire subir – sur autrui des actes humiliants ou dégradants (art 222- 16 – 1 et suivant du code pénal) étant au passage punis de 6 mois d’emprisonnement et de 7.500 € d’amende. Soit l’arme la plus dissuasive qui existe.

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